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7 décembre 2013

Il était une fois dans l'océan Indien...

Légendes créoles, collectif.

Le Cri du Margouillat a beau être un défunt, quoique célèbre, magazine de bandes dessinées de la Réunion, il n'en a pas moins bon pied bon œil. Après Marmites créoles paru en 2010, Musiques créoles paru en 2011, le voilà qui publie un nouvel album collectif, sous le label de sa maison d'édition Centre du Monde, affichant ainsi une vitalité que peuvent lui envier bien des trépassés encore assoupis outre-tombe.

Téhem.
Le principe de ce collectif est d'une séduisante simplicité : chaque auteur était invité à s'emparer d'une légende de la Réunion, ou des îles voisines de l'océan Indien, et à la réinterpréter selon sa fantaisie. On y retrouve ainsi saint Expédit, la Dame blanche, Gran'mère Kal, etc. A défaut, certains ne se sont pas privés pour inventer de toutes pièces leur propre légende contemporaine, comme celle du tram-train par exemple, fameux serpent de mer de la vie politique insulaire... En tout dix-neuf récits courts, réalisés par Anjale, Stéphane Bertaud, Christophe Cassiau-Haurie, Darsh, Dwa, Michel Faure, Flo, Sylvain Gérard, Gary Guillaud, Goho, Hippolyte, Hobopok, Jef Wesh, Laval NG, Ronan Lancelot, Li-An, Greg Loyau, Thierry Permal, Pov, Rova, Evan Sohun, Téhem, Tolliam et Pécontal, Fabrice Urbatro, dessinateurs et scénaristes confondus, en provenance la Réunion, de Madagascar, de l'île Maurice ou de France hexagonale.

Hobopok.
Il n'est pas exagéré de prétendre que cet album, au demeurant remarquablement maquetté, fut l'une des stars du dernier festival Cyclone BD à Saint-Denis, où des foules compactes se le sont arraché, comme hypnotisées par sa splendide couverture signée Darsh. On peut toujours se le procurer en ligne ici. Noël approche...

Darsh.

11 novembre 2013

Un continent de dessins

Dictionnaire de la bande dessinée d'Afrique francophone de Christophe Cassiau-Haurie (illustré par Jason Kibiswa).

Dans ce numéro double de la revue Africultures, Christophe Cassiau-Haurie, éminent spécialiste de la spécialité, lève le voile sur un monde comme ignoré, presque oublié, celui de la bande dessinée d'Afrique, un art qu'on sait en mal de reconnaissance, malgré les méritoires efforts de quelques éditeurs, dont bien sûr L'Harmattan, et qu'on découvre ici vivant, vibrant, et aux racines profondes.

Mongo Sisé pour BédéAfrique
L'ouvrage, d'une érudition sans faille, remarquablement maquetté, on en conviendra bien volontiers, bénéficie d'une très riche iconographie, qui permet d'enter en douceur dans les articles, et de guider l'œil vers certaines pépites graphiques, ou vers la découverte de destins personnels hors du commun. A côté des illustrations originales du Congolais (démocratique) Jason Kibiswa, on s'arrêtera notamment sur les couvertures incroyables des comics malgaches.

Gilbert Rakotosolofo pour Navajo
Ce dictionnaire, qu'on pourra ainsi facilement reposer et reprendre, se lit presque comme un roman, le roman d'un continent passionnément épris de neuvième art, malgré le sous-développement dont il souffre, malgré les difficultés des auteurs à se faire éditer, malgré l'illettrisme qui peine à reculer. Car la lecture de tous ces articles, qui mentionnent auteurs, dessinateurs ou scénaristes, éditeurs et maisons d'édition, studios, revues, albums, séries ou personnages fameux, donne une impression d'ensemble captivante d'un foisonnement artistique en perpétuel mouvement, le regard souvent tourné vers les modèles européens, mais à la recherche aussi d'une expression typiquement africaine.

Bernard Dufossé pour Kouakou
S'il fallait faire un reproche à cet ouvrage, ce serait sur son prix, 35 euros, qui risque de le mettre hors de portée de bien des lecteurs africains à qui il devrait s'adresser pourtant au premier chef.
John Koutoukou par Benjamin Kouadio.

24 septembre 2013

Guerre et ennui

War is Boring de David Axe et Matt Bors.

La guerre est ennuyeuse, proclame David Axe, un correspondant de guerre passablement déprimé, déphasé, à côté de ses pompes, qui une fois de retour dans la douce quiétude de son coquet chez lui dans son replet et paisible pays, ne supporte pas plus d'une semaine de ne pas entendre les balles siffler autour de lui. Et il repart aussi sec là où il pense avoir le plus de chance d'entendre et de voir cannonades et massacres, au plus fort de la mêlée, où que ça soit dans le monde. Sacrée névrose.

On n'apprend pas grand chose sur la situation politique ou militaire des pays évoqués, Timor oriental, Tchad, Irak, Afghanistan, Somalie, mais le point de vue désabusé du globe-trotter donne une image d'ensemble assez intéressante de ces foyers de guerre qui ne cessent d'apparaître aussi vite que d'autres disparaissent, et surtout de la schizophrénie de la prétendue communauté internationale qui les dénonce d'un côté tout en les entretenant d'un autre.

Axe a confié ses récits au dessinateur Matt Bors qui livre des planches extrêmement claires et efficaces, pour une lecture aussi agréable que pénétrante.

Dernier détail amusant, Axe n'est pas envoyé spécial par quelque prestigieux titre de presse, mais un lumpen-pigiste pour des titres de deuxième ou troisième ordre, faisant en réalité payer ses frais de mission par des magazines spécialisés dans le commerce des armes ! Le serpent se mord la queue.

15 septembre 2013

Karlito's way

Marx de Corinne Maier et Anne Simon.

La splendide couverture, de surcroît richement reliée, de cette biographie en bande dessinée n'aura pas manqué d'alpaguer tous les dangereux gauchistes qui, le couteau entre les dents, arpentent les travées des dernières librairies.

Ils auront retrouvé à l'intérieur du livre toutes les promesses de son séduisant emballage, à savoir une bande dessinée aux grandes qualités formelles, avec son dessin simple et redoutablement efficace, sa mise en couleurs percutante et sans fioritures, ses compositions de pages aussi habiles qu'esthétiques, le tout au service d'un récit à connotation évidemment didactique.


Malheureusement, c'est là qu'est l'os, le scénario peine à décoller au-dessus du niveau de l'anecdote. D'une part, on n'entre guère dans les fondements de l'analyse marxienne et de la philosophie de l'œuvre, dont les répercussions, y compris du fait d'interprétations douteuses, ne sont pourtant pas sans importance, et d'autre part, jamais Karl Marx ne devient un vrai personnage à part entière, doué de raison, mû par son propre ressort. Au lieu de quoi on le sent simplement suivre consciencieusement la feuille de route que la scénariste lui a tracée pour arriver, penaud, à l'heure de sa mort, et voilà c'est fini.

Dans le genre BD historique didactique, on peut préférer les œuvres de l'étasunien Larry Gonick, dont l'Histoire du monde en bande dessinée (parue entretemps en français chez Vertige Graphic), à la fois recherchée historiquement, pleine d'humour et débordant de personnages incroyables, reste une ombrageuse référence.

13 septembre 2013

La ligne Clerc

Phil Perfect, l'intégrale de Serge Clerc.

On a pu jadis, en ces colonnes, reprocher au défunt Klaus Nomi de ne pas avoir inventé à lui tout seul les années 80. Pareil reproche ne sera pas adressé à l'auteur de bande dessinée Serge Clerc, qui a forgé à la force du plumier toute la mythologie graphique d'une décennie frénétiquement désinvolte, recherchant dans l'alcool et la pose esthétique un refuge à l'abri des rêves avortés de la génération précédente.

C'est en tout cas ce qu'on pourrait croire, au mépris de toute vraisemblance, en reposant ce lourd opus qui reprend, comme le promet sa couverture, l'intégrale des histoires de Phil Perfect, le héros alcoolique de Serge Clerc, c'est-à-dire pas loin de l'intégralité des dessins du même.

Car, derrière son éternel verre de vodka, Phil Perfect est bien sûr l'alter ego de Clerc, jumeau graphique de Chaland, rénovateur de la ligne claire façon Jijé, jeune contemporain des Ted Benoît, Joost Swarte ou Ever Meulen, pour fouiller dans le même tonneau, et, on l'avait oublié, ligérien émérite venu de Roanne.

L'intérêt évident de ce livre est de nous replonger dans une époque révolue, où la bande dessinée rêvait tout haut, transformant le quotidien en film noir, le bistrot du coin en faucon maltais, la gueule de bois en grand sommeil. Style du dessin, style du design des objets et des décors, style des couleurs, style des lettrages, avec une maîtrise typographique qui foutrait la honte à plus d'un dessinateur d'aujourd'hui, tout n'est que style sous la plume de Clerc, au point qu'émerveillé on en vient - qui l'eût cru ? - à lui pardonner ses nombreuses approximations orthographiques ou syntaxiques. On regrette seulement les planches plus tardives, où le dessinateur, gagné par la paresse, confie ses lettrages à son ordinateur, avec un résultat qu'on aura la charité de ne pas commenter ici.

Notons enfin que ce très beau, très riche et follement élégant volume fait partie des rééditions intégrales de Dupuis, sous la houlette du directeur artistique Philippe Ghielmetti, qui fait, tant sur le plan de la maquette que sur le plan éditorial, un boulot de première bourre. Lui aussi, c'est un peu Phil Perfect...

11 septembre 2013

La grande désillusion

Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB de Tardi.

Difficile de passer à côté de cette splendide couverture rouge sang, qui ne manque pas d'à-propos pour un livre consacré à la vie dans un stalag (un camp de prisonniers de guerre en Allemagne) durant la Seconde Guerre mondiale, document historique et hommage biographique rendu par Jacques Tardi à son père René.

Le style de Tardi, dans un noir et blanc grisé et rehaussé de rouge Pantone ®, est égal à lui-même, proche de la perfection (on s'étonne quand même du peu d'attention porté aux corrections de français pour un auteur de cette envergure chez un éditeur ce cette envergure), avec une facilité de dessin déconcertante mais qui n'est jamais mise en avant et s'efface au contraire derrière le récit.

Et ce récit de manque pas de force. Poignant, il s'agit du récit à la première personne des mésaventures du tankiste René Tardi, dialoguant avec son fils, suite à la débâcle de 1940, narrant sa vie dans les camps de prisonniers où plus d'un million de soldats français ont pourri pendant cinq ans. A leur retour, les prisonniers de guerre furent regardés de travers : on leur reprochait d'être des planqués ou des lâches, de n'avoir pas subi de plein fouet les rigueurs de l'Occupation, et s'ils faisaient mine de se plaindre, il n'y avait qu'à leur parler des camps de concentration pour qu'ils la bouclent. Le père Tardi, comme tous ses camarades, a souffert toute sa vie de cette douloureuse incompréhension, et le fils a finalement essayé, par la bande dessinée, de panser la plaie.

Le principal mérite de ce livre, outre l'abondance de détails vécus et véridiques et étonnants, est d'avoir su faire sentir que le mal principal dont souffrent les prisonniers n'est pas la contrainte physique, la limitation spatiale de leurs mouvement, c'est-à-dire l'enfermement en tant que tel, mais plutôt l'abolition du temps, chez ces hommes retirés malgré eux de la course du monde pour une période indéterminée, contrairement aux prisonniers de droit commun qui connaissent la durée de leur peine. Cette incertitude, cette absence d'horizon temporel, devient un poids plus étouffant encore que les barrières de barbelés, la faim ou les brimades des gardiens.

Un tome 2 est prévu. C'est peu dire qu'on est impatient de lire la suite.

7 septembre 2013

Cases africaines, épisode 5

Deux nouveaux albums ont profité de la touffeur de l'été pour paraître dans la collection consacrée à la bande dessinée africaine que dirige Christophe Cassiau-Haurie chez L'Harmattan, collection qui, livre après livre, ravit les esthètes les plus blasés. Ce mois-ci, nous voici à Mayotte (archipel des Comores) et en Côte d'Ivoire.

Le turban et la capote d'Assour Attoumani et Luke Razaka.

Enseignant à Mayotte, Assur Attoumani y est aussi un des écrivains les plus en vue, suite au succès de sa pièce éponyme Le turban et la capote. Dans un vaudeville débridé à l'humour percutant, il y aborde bille en tête les thèmes de la place de la femme dans une société musulmane post-coloniale, de son émancipation ou de la prééminence de la République française sur la religion, autant de sujets qui trouvent un écho particulièrement fort en France hexagonale. Sa pièce, devenue scénario de bande dessinée, a été mise en images (le dessin est signé du Malgache Luke Razaka) dans un style alerte, qui n'est pas sans rappeler, notamment par le lettrage, les meilleures heures de Morris.


Séductions / Mille Mystères d'Afrique de Koffi Roger N'guessan.

Voici un album original dont le format inhabituel ne passe pas inaperçu : il s'agit en fait d'un album double, dont les deux parties ont été montées tête-bêche, offrant ainsi deux couvertures pour le prix d'une, façon habile de présenter deux facettes du talent de Koffi Roger N'guessan, ci-devant prof de dessin d'Abidjan. Dans Séductions, récit long, il aborde, sur un ton de roman-photo tour à tour truculent et tragique, la question très actuelle du blanchiment de la peau qui fait des ravages en Afrique. Dans Mille mystères, recueil d'histoires courtes, il s'amuse de la persistance des croyances et supersititions traditionnelles dans une société happée par la modernité galopante. Si certains tours du récit peuvent paraître parfois légers, ou naïfs, on peut aussi apprécier ce point de vue à la fois très africain et somme toute très distancié sur le continent. Enfin on remarquera la finesse fouillée du dessin en noir et blanc qui donne un style très personnel et séduisant, à découvrir sous ces deux très belles couvertures.

28 mars 2013

Cases africaines, épisode 4

Nouvelle livraison de deux titres de la collection de BD africaine que dirige Christophe Cassiau-Haurie chez L'Harmattan, dont la qualité graphique ne laisse pas d'émerveiller. Ce mois-ci, un album de Madagascar et un album collectif panafricain.

Tana blues de Ndrematoa.

Commençons par alléger la peine des non malgachophones en précisant tout de suite que le nom de l'auteur se prononce grosso modo Djematou. Son album, pour lequel il réalise une nouvelle couverture originale, est en fait la réédition de deux histoires précédemment parues à Madagascar, Citron et Vendetta. Et quelles histoires ! Avec son dessin méticuleusement maniaque et son français tropical étrangement châtié, Ndrematoa nous rejoue Affreux, sales et méchants en noir et blanc, en explorant les bas-fonds de Tananarive et les tréfonds de l'âme humaine. Son tableau misérabiliste nous tire des larmes, mais des larmes de rire. Il fallait oser.























Sommets d'Afrique collectif.

Christophe Cassiau-Haurie s'est fait scénariste pour assembler une cordée de sept dessinateurs d'Afrique francophone et partir à l'assaut des montagnes africaines, avec l'idée de battre en brèche les préjugés qui ne voient dans le continent que savanes torrides et jungles luxuriantes. Sous une très jolie couverture dessinée par le Camerounais Bibi Benzo, se succèdent des récits courts dessinés par Adjim Danngar, Jean-François Chanson, Nouther, Anani et Mensah Accoh, Massiré Tounkara et le même Bibi Benzo. L'album passionnera les passionnés de montagne, tout en donnant un aperçu assez large et convaincant de la bande dessinée africaine actuelle, par des dessinateurs qui montent.

Le Rif par Jean-François Chanson
L'Emi Koussi par Ajim Danngar
Précédemment dans Cases africaines.

28 janvier 2013

Reliefs sous-marins

Jim Curious de Matthias Picard.

Il va vous falloir chausser à nouveau vos lunettes stéréoscopiques pour pouvoir apprécier toute la qualité de cet album réalisé dans un noir et blanc incroyablement riche en vue d'un rendu en relief. Car en fait Jim Curious est un scaphandrier qui part en exploration sous marine, et dont le monde, tout plat au dessus du niveau de la mer, devient d'une insondable profondeur dès qu'il met la tête sous l'eau. Il suffisait d'y penser.


Matthias Picard y a pensé et l'a réalisé avec une application méticuleuse pour donner vie à un luxe de détails, qui avaient fait de cet album original (même si on se souvient que Marc-Antoine Mathieu notamment avait déjà utilisé le procédé), dépourvu de dialogue, l'une des vedettes du dernier salon du livre jeunesse de Montreuil. Pourtant le spectacle d'un réalisme irréel qui emplit ses pages séduit et fascine aussi bien la vieillesse.

12 janvier 2013

Cases africaines, épisode 3

Notre intérêt pour la collection de BD africaine que dirige Christophe Cassiau-Haurie chez L'Harmattan ne faiblit pas tant ces albums sont bien faits. Ce mois-ci, deux nouveaux titres venus du Niger et de Côte d'Ivoire.

Un guerrier dendi de Sani.

Voilà encore un pays, le Niger, où les auteurs de bande dessinée se comptaient sur les doigts d'un manchot. Et puis, boum, miracle ! Surgi de nulle part, voilà que déboule Sani, caricaturiste de presse, peintre, et surtout rêveur impénitent, qui jette sa vie sur le papier en une suite de dessins qui bientôt donnent corps à un récit épique, poétique, onirique, très personnel et très universel à la fois, avec des qualités de conteur qui sont celles d'un griot légèrement alcoolique. Son coup d'essai est un coup de maître, car Sani domine intuitivement la narration graphique et la met au service de sa voix, qui à son tour invite le lecteur à l'écouter et lui commande de ne plus lâcher ce livre avant d'arriver au mot fin.


Les envahisseurs de Benjamin Kouadio.

Voici un petit format à l'italienne, au prix très étudié, qui s'adresse avant tout aux plus jeunes lecteurs. Professeur d'arts plastiques, Benjamin Kouadio dessine avec un trait à la fois très sûr et très dynamique, et une réelle aisance avec son medium. Son histoire est une petite fable typiquement africaine, qui met aux prises une famille mononucléaire moderne et urbaine avec les membres de la famille élargie, sangsues arriérées et sans scrupule qui débarquent de la brousse à Abidjan. On y trouve côte à côte profanités éhontées et louanges au créateur de toute chose, mélange de genres qui paraîtra délicieusement exotique au lecteur européen.

Précédemment dans Cases africaines.

22 octobre 2012

Cases africaines, épisode 2

Nous suivons toujours avec un intérêt partisan l'agenda des sorties de BD africaine dans la collection que dirige Christophe Cassiau-Haurie chez L'Harmattan. Ce mois-ci, deux nouveaux titres venus du Congo et du Cameroun.

Mokanda illusion de Mongo Sisé.

Mongo Sisé, auteur congolais puis zaïrois puis à nouveau congolais, paix à ses cendres, fut l'un des précurseurs de la bande dessinée sur le continent. Il fut brièvement élève d'Hergé à Bruxelles. Il en revint avec de la ligne claire plein la plume, qu'il maria avec brio avec une verve très africaine, nourrie d'un sens de l'observation qui fait la marque des grands créateurs. Mokanda illusion est sa dernière BD, qui évoque sur un rythme endiablé l'émoi que cause, d'un bout à l'autre de Kinshasa, une simple lettre arrivée d'Europe. Le dessinateur mourut en 2008 juste avant d'en terminer l'encrage. Ce livre présente cette version inachevée, ainsi qu'une version de travail que Sisé utilisait pour démarcher des sponsors, afin de financer son projet ! Cerise sur le gâteau : un dossier biographique très complet et richement illustré, qui achève de faire regretter l'absence de cet auteur attachant, tout de suite après qu'on a fait sa connaissance.


Cargaison mortelle à Abidjan de Japhet Miagotar.

Japhet Miagotar est un auteur camerounais, qui s'est fait remarquer et primer dans un festival italien consacré à la BD africaine. Gonflé à bloc, il s'est lancé dans un projet ambitieux pour son premier récit grand format : construire une fiction sous forme de thriller politico-écologique autour de l'affaire tragique du Probo-Koala, ce cargo, affrété par une antipathique mutinationale, qui avait épanché plusieurs tonnes de produits toxiques dans les rue d'Abidjan. Miagotar a, pour ce faire, choisi un graphisme absolument étonnant inspiré de l'art statuaire traditionnel africain.


Précédemment dans Cases africaines.

8 juin 2012

Cases africaines, épisode 1

Notre cyber gazette a déjà eu l'occasion de mentionner en ces colonnes la collection que l'éditeur parisien L'Harmattan consacre à la bande dessinée africaine, sous la houlette du spécialiste de la spécialité Christophe-Cassiau-Haurie.

Après un vigoureux toilettage, cette collection a pris une nouvelle direction graphique, et propose déjà deux nouveaux titres, remarquablement maquettés (par l'auteur du Temps béni des colonies), signés par des artistes congolais des deux rives du Stanley Pool, c'est-à-dire originaires des deux Congos, l'un se prétendant, non sans prétention justement, plus démocratique que l'autre.

Chroniques de Brazzaville est un album collectif qui place enfin le plus petit Congo sur la carte mondiale de la bande dessinée. Comble de l'originalité, il accueille dans ses pages une dessinatrice, rareté notable en Afrique, Jussie Nsana, auteure d'une bluette d'un charme très féminin. Deux autres auteurs, KHP et Lionnel Boussi, confrontent leurs souvenirs des années de guerre civile, qu'ils ont vécues tout jeunes soldats dans des camps opposés.

Jussie Nsana.
Lionnel Boussi.
KHP.
Jungle urbaine (tome 1. Lola) est un thriller effréné à travers les rues de Kinshasa, où un petit mécanicien de rien du tout et son pote rastaman viennent à la rescousse d'une sculpturale héritière menacée par un mystérieux complot. C'est bien écrit, efficace, et surtout bien joliment gratté par Thembo Kash. Enfin une aventure en Afrique dont les héros sont authentiquement africains.

Thembo Kash.