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7 février 2011

Gerd Arntz et l'isotype

Gerd Arntz (1900-1988), dessinateur, graveur et graphiste allemand, peut sans exagération être crédité de l'invention du pictogramme contemporain. Socialiste, révolutionnaire dans l'âme, il essaya constamment de traduire ses convictions dans son travail graphique en cherchant à le mettre à la portée du plus grand nombre.

En 1929 il s'exila tout d'abord en Autriche pour collaborer avec le philosophe et économiste Otto Neurath, qui travaillait à une encyclopédie de statistique visuelle, approche innovante des données économiques, et pour lequel il mit au point 4000 signes et symboles d'une modernité avant-gardiste, sous l'acronyme d'isotype pour International System Of TYpographic Picture Education, également connus comme la méthode viennoise de statistique picturale. L'isotype est l'héritier du hiéroglyphe antique adapté à l'ère des mass media.


En 1934, après l'avènement du nazisme, il se réfugia aux Pays-Bas, le temps de voir une de ses expositions censurée par les autorités du royaume sous la pression de l'ambassade d'Allemagne. Il avait eu le mauvais goût de produire une gravure prophétique intitulée Le troisième Reich.

Le troisième Reich.

Guerre civile.

La guerre le rattrapa, et en 1943 Arntz fut incorporé de force dans la Wehrmacht, expédié en France, où il se livra à la Résistance. Il retourna à la Haye après la guerre, continuant le travail de Neurath au sein de la Fondation pour la statistique (Mundaneum Institute).

L'extraordinaire nouveauté de sa pensée visuelle est encore confondante aujourd'hui. L'ascèse squelettique de son trait ouvre paradoxalement des possibilités infinies de projection mentale, qui atteignent une forme de perfection enfantine, au point qu'on se rend compte en revoyant son travail précurseur qu'il a été souvent imité depuis, rarement égalé (voir Le dessous des cartes sur Arte), jamais dépassé (comparez par exemple avec les typos livrées avec votre ordinateur Wingdings ou Zapf Dingbats...).

1 juillet 2010

Pierre Probst : Caroline, c'est moi

Tout le monde ne peut pas être Emma Bovary. Le créneau de la neurasthénique provinciale d'âge mûr travaillant du chapeau étant déjà occupé, l'Alsacien Pierre Probst a dû se contenter de la débrouillarde et généreuse petite gamine blonde avec des couettes qu'il a vêtue d'une sempiternelle salopette rouge. Caroline, c'est lui. Et la famille était complétée par une ribambelle de petits animaux anthropomorphes dont voici la liste exhaustive. Pouf : chat blanc, Noiraud : chat noir, Youpi : cocker, Bobi : chien noir à poil ras, Pipo : chien noir à poil long, Boum : ourson, Kid : lionceau, Pitou : panthère.


Ces personnages animaliers étaient apparus au début des années 50 dans des petits Albums roses, branche française des fameux Little Golden Books étasuniens. Bientôt, une petite fille apparut, vite prénommée Caroline, comme la grand-mère de Probst, et qui ressemblait trait pour trait à Simone, la fille de l'auteur. Et Hachette qui avait demandé un petit héros pour une série de grands albums, se retrouva avec cette invraisemblable famille dirigée par une intrépide petite fille, que Pierre Probst réussit à imposer. Il n'est pas exagéré d'y voir un soupçon de féminisme avant l'heure, si on compare la nouvelle héroïne à ses devancières, genre Bécassine (sans commentaire) ou ses contemporaines genre Martine, pré-ménagères un rien nunuches.


Le succès fut immédiat, et la série donna prétexte à quelques chefs d'œuvres incontestés de littérature enfantine illustrée, tels que Caroline à travers les âges, ou encore Caroline sur la lune, qui a fait presque autant pour la conquête spatiale qu'On a marché sur la lune de qui vous savez.

Tennis-météorites.

Pierre Probst, qui avait encore connu un succès mitigé avec les albums de Fanfan, pendant masculin et écolo avant l'heure de l'aventureuse Caroline, a illustré aussi des atlas, des encyclopédies animalières, et même plusieurs albums d'une série historique, La vie privée des hommes, toujours pour Hachette Jeunesse, rédigée entre autres par Pierre Miquel, mais qui ne casse pas trois pattes à un Funcken. Il avait aussi pour ses œuvres de jeunesse subi l'influence non négligeable d'un autre artiste alsacien, Hansi. Toutes ces facettes du talent de Pierre Probst se retrouvent dans cette géniale, quoique malheureusement de format trop réduit, monographie publiée par Parimagine.

Des Papous pour un atlas.

Régionalisme façon Hansi.

Probst, qui n'a quitté ce monde que récemment en 2007, dessinait encore et toujours malgré son grand âge, même si le vieux dessinateur ne tenait plus très fermement la plume. Et Hachette continue de publier et republier les aventures de Caroline, même si depuis les années 80, l'éditeur avait osé réduire le format des albums, comme si les jeunes lecteurs n'avaient droit de tenir entre les mains que des reliures microscopiques. Le vrai bibliophile se cantonnera donc aux titres au grand format des Grands Albums Hachette qu'on peut encore trouver dans les brocantes, qui font toute leur place à ces images d'une fraîcheur saisissante, qui n'ont, à en croire une gamine de deux ans et demi de mes connaissances, rien perdu de leur pouvoir de séduction.

Simone Probst par son père.

14 mai 2009

Le tour du monde de Miroslav Sasek

C'est à l'occasion d'un voyage (dont le romantisme reste à démontrer) à Venise que j'ai voilà quelque temps fait la découverte de Miroslav Sasek. L'éditeur italien Rizzoli venait de ressortir l'un de ses titres, Questa è Venezia, ce qui m'a tout de suite paru un souvenir de la Sérénissime autrement plus intéressant qu'une gondole musicale ou une bouteille de vin à l'effigie de Mussolini...

Renseignements pris, il apparut que Sasek, illustrateur tchèque émigré en Allemagne en 1948 par anticommunisme primaire, avait connu un succès mondial dans les années 60 pour une série de livres consacrés à des villes ou des pays. Munich (sa ville de résidence), Edinburgh, Hong-Kong, New-York, l'Australie, l'Irlande, Israël, mais aussi Cape Kennedy ou encore les Nations-Unies.


En tout une vingtaine de titres, qui sont petit à petit réédités en anglais depuis 2003, et dont trois (Rome, Londres et Paris) viennent d'être réédités en français par Casterman. Espérons qu'il s'agit d'un ballon d'essai, et que l'éventuel succès de ces nouveautés anciennes ouvrira la voie au reste de la série.


En quelques mots de texte et surtout en quelques traits bien sentis, Sasek n'a pas son pareil pour dégager la personnalité d'une cité, joignant à ses qualités d'observation la capacité à transcender des vues urbaines par une stylisation toute personnelle sans verser dans la carte postale. Si une grande place est accordée à l'architecture, Sasek n'oublie pas non plus les transports, les petites coutumes et autres curiosités locales, et surtout les types citadins qui peuplent ces espaces. Et il donne vie à tout ça grâce à sa grande aisance avec les couleurs.


Dire que ces aperçus graphiques n'ont pas pris une ride serait exagéré, mais au contraire, ces images nous parlent aujourd'hui avec nostalgie d'une vie disparue, comme avec ce portrait des Halles de Paris. Les rééditions, dont on ne sait d'ailleurs si elles ciblent un public d'enfants ou d'adultes, incluent en fin d'ouvrage une mise à jour des données les plus datées du texte original de Sasek (comme par exemple les chiffres de population).


Tout ça pour dire que si je partais en vacances à Paris, je saurais bien quel souvenir en ramener ! Vous pouvez compléter vos connaissances sur Sasek et ses publications avec le site officiel à son nom.

12 décembre 2008

Garde à vous !

D'aucuns découvrent la poliorcétique aussi candidement qu'un vigneron de la Côte-de-Nuits le tire-bouchon pneumatique. Pas les lecteurs de L'uniforme et les armes (je simplifie le titre qui ne fut, lui, guère uniforme sur la durée) une série militaro-historique écrite et illustrée à quatre mains par Liliane et Fred Funcken, couple de dessinateurs belges passés par le livre jeunesse éducatif et la bande dessinée (notamment Le Capitan, et une collaboration aux Belles histoires de l'oncle Paul).

Entre 1966 et 1982, Casterman publia dix-sept volumes de la série, commencée avec Le costume et les armes des soldats de tous les temps, aperçu chronologique de toutes les grandes armées du monde depuis l'antiquité, et conclue par L'uniforme et les armes des soldats du XIXème siècle. Après dix-huit ans de labeur, le style graphique, toujours hardiment pompier, s'était certes affiné, mais on sentait que les auteurs commençaient à en avoir un peu ras le shako des boutons de guêtres. Inexorablement, durant ces dix-huit années, ma famille m'offrit chaque volume dès sa sortie.


La lecture de tels ouvrages à la gloire de l'armée peut, on s'en doute, produire de funestes effets sur de jeunes esprits impressionnables, tels que le mien. Et en effet, sitôt atteint l'âge de servir sous les drapeaux, je n'eus rien de plus pressé que de faire don de ma personne à mon pays. Dans le civil et sous les tropiques. Ce que je veux dire par là, c'est qu'on peut lire ça avec plaisir sans faire carrière à Saint-Cyr-Coëtquidan, ni même nourrir une vision romantique de l'armée et de la guerre. Malgré les dizaines de pages consacrées aux insignes de grades du service de santé des armées polonaises de l'entre-deux-guerres, ce que j'en ai retenu c'est plutôt une vision colorée, vivante, extrêmement précise car formidablement documentée, de tout un pan de l'histoire du monde.


C'est grâce aux Funcken que j'ai ainsi appris que les colimaçons des donjons médiévaux montaient systématiquement dans le sens des aiguilles d'une montre afin de faciliter les coups d'épée des chevaliers droitiers qui défendaient le donjon en reculant face à des assaillants rarement gauchers en contrebas (exemple de poliorcétique avancée - débutants en la matière, passez directement au paragraphe suivant). Connaissance, on s'en rend bien compte, primordiale en banlieue parisienne contemporaine. Non pas que quiconque au Moyen-Age ait d'ailleurs possédé une montre pour en observer le sens de rotation des aiguilles et en tirer des conclusions architecturales, mais c'est une image.


J'ai depuis découvert qu'il existait bien d'autres éditions labourant le même sillon abreuvé de sang impur, celui de l'illustration militaire. Mais aucune série n'a su aussi bien allier la qualité graphique et la vivacité de la plume pour mettre toutes ces fadaises à la portée des jeunes gens. J'ai connu plus d'un dessinateur de bande-dessinée, y compris dans certains départements d'outre-mer les plus reculés, prêt à vendre père et mère pour avoir accès à ma collection complète de L'uniforme et les armes, et y puiser les informations nécessaires à des histoires, par exemple, de soldats de la Première guerre mondiale démobilisés. C'est dire si le charme guerrier des Funcken continue d'opérer encore aujourd'hui.


Et la poliorcétique, c'est l'art militaire des sièges. Et je ne veux pas dire les chaises et les fauteuils. Mais trébuchets, ribaudequins, et autres chats-chasteils.

11 août 2008

Grée à gré

Profitons de la touffeur de l'été pour tremper une petite madeleine dans notre thé Bois Chéri à la vanille additionné de cardamome. Parmi les illustrateurs de notre enfance, une place de choix revient à Alain Grée, sans doute un enfant caché de Mary Blair, dût-ce défriser certains lecteurs spécialistes de la spécialité et adversaires déclarés de la simplification graphique.

Illustrateur industrieux, Alain Grée a associé son nom à pas mal de travaux et de publications, mais son chef d'œuvre restera certainement la série éducative Achille et Bergamote, qu'il a poursuivie entre 1962 et 1983 dans la collection Cadet-Rama chez Casterman. Grâce à lui, les petits garçons (et les petites filles), nés par exemple en 1966, ont pu tout apprendre sur la ville, les automobiles, les océans, les navires, la télévision, l'espace, etc... La série perdit un peu de sa force vers la fin quand l'éditeur trouva malin d'insérer de plus en plus de photographies dans la maquette des pages. Le côté didactique l'emporta alors tristement sur la poésie des dessins. Et j'imagine très bien la couleuvre à avaler pour le malheureux Alain Grée : "Ecoute, coco, tes dessins sont supers, mais alors vraiment supers, mais on va mettre des photos à la place." Contresens d'autant plus idiot que les descriptions perdaient en clarté ce qu'elles gagnaient en réalisme.


Pour parler de son style, j'ai mentionné Mary Blair, et c'est vrai qu'il en a la fraîcheur, la limpidité, et sans doute un peu aussi l'éclatante palette. Un peu davantage de raideur par contre, tout droit sortie des années 60, épousant à merveille le design de nos cuisines en formica sur les tables desquelles on feuilletait ces livres à l'heure du goûter.


Davantage d'informations et d'illustrations sur son site officiel curieusement en anglais ou japonais.

27 mai 2008

Queen Mary


Pas d'actualité brûlante dans ce post, juste l'expression de mon admiration pour une grande illustratrice, Mary Blair (1911-1978). Je suis pas le premier, le net regorge de sites dédiés entièrement ou partiellement à son œuvre, mais c'est pas ça qui va me dégoûter de prendre le train en marche.


Née Robinson, elle était la belle-sœur de Preston Blair, animateur vedette chez Tex Avery, célèbre pour avoir animé le petit chaperon rouge sexy et autres vamps ondulantes.


J'ai rencontré la première fois Mary dans The Illusion of Life, la biblique et indispensable somme sur l'animation Disney. Un livre qui aide à mieux comprendre les tenants et aboutissants de l'animation classique, et qui révélait au fil des pages les noms de beaucoup d'artistes, dont Mary Blair, qui ont contribué dans l'ombre à la légende Disney. A une époque où dans les studios d'animation les filles étaient cantonnées aux tâches ouvrières de l'encrage ou du gouachage, Mary Blair tutoya les sommets en qualité de chef designer. Recherches de style, création de personnages, et tutti frutti. Autrement dit, elle faisait partie de ces artistes follement doués salariés par Disney pour avoir des idées qui se retrouvaient signées Disney dans les films Disney. Mary Blair était en fait le génie caché derrière des créations flamboyantes comme Cendrillon, Alice au pays des merveilles, ou Peter Pan.


Je l'ai croisée à nouveau sur les cimaises de l'exposition Il était une fois Walt Disney au Grand Palais en 2006. L'exposition, d'une grande richesse, était consacrée aux sources européennes des grands classiques Disney, et nombre d'originaux présentés, dont ceux, somptueux, que Mary Blair avait faits pour les préproductions de Peter Pan ou Alice, n'avaient jamais quitté les archives de la world company à Burbank, CA. Un sacré coup dans les mirettes.


Un livre tout entier, enfin, lui a été consacré, The Art and Flair of Mary Blair, qui donne à voir un panorama assez large de son talent, qui s'exprime dans ses travaux pour Disney, mais aussi des projets personnels tous azimuts, jusque dans la publicité. Le titre du livre a été repris par une grande rétrospective au San Francisco Cartoon Art Museum, dont les internautes disaient grand bien, mais qui a eu le mauvais goût de fermer en mars dernier, avant que j'aie le temps de m'organiser un petit week-end ad hoc avec mon jet privé (dans mes rêves).


A la lecture de ce livre, on saisit comment l'influence de Mary Blair a été décisive non seulement chez Disney, non seulement sur son époque des années 50 et 60, mais encore aujourd'hui chez nombre d'illustrateurs qui s'en revendiquent, quand ils ne préfèrent pas carrément la pomper sans vergogne.


Pour les lecteurs séduits mais fauchés, signalons le ravissant et enchanteur I Can Fly que Mary a illustré dans la collection à deux balles (mais super jolie) des Little Golden Books, éternels livres d'enfance actuellement réédités, et que les gamins pourront gribouiller et déchirer avec enthousiasme sans pour autant ruiner leurs parents.

Une première étape (en anglais) pour rebondir sur le web : Mary Blair chez l'excellent Cartoon Modern.