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26 janvier 2014

Noir c'est noir

12 Years a Slave de Steve McQueen.

Le temps béni des plantations. Aux Etats-Unis au début du XIXe siècle, un violoniste de l'Etat de New-York est attiré dans le sud du pays, enlevé et vendu comme esclave. Il lui faudra douze ans pour faire reconnaître son statut d'homme libre et échapper à ses tortionnaires.

Sur le thème délicat de l'histoire de l'esclavage aux Etats-Unis, apte à déchaîner les passions (voir ci-après), le britannique Steve McQueen fait preuve d'une grande maîtrise à exploiter un scénario particulièrement intelligent, qui ne recourt au pathos que comme une inévitable nécessité dictée par le sujet et non imposée a priori. La vie de Solomon Northup, personnage ayant réellement existé, est un raccourci saisissant de plus de trois siècles de traite négrière où des hommes libres furent capturés, déportés, puis durent s'en remettre à la bonne volonté de leurs maîtres pour recouvrer finalement la liberté. Le récit démontre comment le système esclavagiste transforme un homme, noir, en un vulgaire nègre, c'est à dire rien de plus qu'un objet. Mais autant il était relativement facile d'enfoncer ainsi les portes ouvertes, autant il était plus délicat de faire sentir comment cette barbarie non seulement broie ses victimes, les esclaves noirs, mais aussi, plus subtilement, corrompt également les maîtres, pervertissant ainsi une société entière et les hommes qui la composent, au sens très cru où la perversité des rapports humains devient la règle.

Le film aborde habilement, avec des personnages parfaitement dessinés mais pas caricaturaux, la nécessaire réflexion sur les questions morales, voire religieuses, que soulèvent l'esclavage et son corollaire, le racisme, qui lui a durablement survécu. Il fallait sans doute un réalisateur et des interprètes britanniques pour parvenir ainsi à faire sentir la cruauté nue et en tirer des leçons universelles sans souffrir de l'affect et des préjugés de trop d'Etasuniens quand ils considèrent leur histoire. On soulignera donc tout particulièrement les prestations de Chiwetel Ejiofor en homme brisé et celle plus encore dérangeante de Michael Fassbender en brute sanguinaire sûre de son bon droit et, pour cette même raison, particulièrement effrayante.

Crash-test :

12 janvier 2014

La vie est un long fleuve tranquille

Tel père, tel fils de Hirokazu Koreeda.

Bonsaï généalogique. Deux bébés ont été échangés à la maternité, six ans après l'hôpital s'en aperçoit et prévient les familles, en suggérant de procéder à un nouvel échange. Les deux familles ne se ressemblent guère, les deux pères encore moins, qui voient ainsi testée leur paternité.

Le sujet aurait pu donner un magnifique court-métrage d'une vingtaine de minutes, malheureusement, ce film dure pas loin de deux heures, dont chaque seconde paraît interminable. Surtout que pendant toute la projection on se demande par quel artifice inattendu ou rebondissement spectaculaire de dernière minute le réalisateur va nous éviter l'inexorable fin qui se profile grosse comme une maison dès le tiers du film. Mais non, aucune surprise, la morale de l'histoire est d'une convention consternante : tout ça pour ça.

Le spectateur avisé aurait pu se contenter de trouver la morale de cette histoire en lisant attentivement le ticket qui lui avait été remis à la caisse de son cinéma : ni repris, ni échangé.

Crash-test :

10 janvier 2014

Frigide barjot

La reine des neiges de Chris Buck et Jennifer Lee.

Bûche glacée. Dans un royaume scandinave indéterminé, deux princesses orphelines cherchent à accomplir leur destin. L'aînée, couronnée reine, doit vaincre le sort qui lui a accordé d'effrayants et glaçants pouvoirs magiques en la forçant à vivre coupée du monde, l'autre voudrait trouver l'amour et aider sa sœur à dégivrer un peu.

C'est peu dire que le scénario, qui n'a de ressemblance avec le conte d'Andersen que le titre, est confus. Reprendre à tête reposée l'ensemble des péripéties et leur enchaînement ne servirait qu'à mettre en évidence incohérences et invraisemblances à foison. Mais tout s'enchaîne à la vitesse de l'éclair, rythmé par une surabondance d'assommantes chansonnettes sirupeuses dont Disney a le secret. Les gamines adorent ces princesses musicales, les parents moins.

Dommage, car en s'appuyant sur qualité d'animation Pixar, et en acceptant le côté sombre du conte d'origine, Disney aurait pu faire un film plus linéaire et percutant. En contrepoint aux nombreux défauts, on peut souligner la qualité du design inspiré du folklore scandinave, et l'originalité d'un personnage secondaire en forme de bonhomme de neige désarticulé, aussi réussi qu'inutile dans la narration. Grâce à quoi le film évite la débâcle.

Crash-test :

22 décembre 2013

Le charme discret de la bourgeoisie

Borgman d'Alex van Warmerdam.

Hollandais violents. Un homme sort des bois pour investir la villa suburbaine d'un couple, mettre la femme sous sa coupe, lui soustraire ses enfants et, avec l'aide de jardiniers inquiétants, détruire méthodiquement tout ce qui fonde le confort bourgeois de son mode de vie.

On connaissait le surréalisme belge, voici maintenant son pendant néerlandais qui, il faut bien le dire, n'est pas sans rappeler en fait le cinéma de l'espagnol Luis Buñuel. On y retrouve mêlés le même humour glacial habillant la même violence servie à même température. Avec une mise en scène aussi policée que les personnages le sont en apparence, le film véhicule une charge violente contre tout ce que représente la bourgeoisie, son auto-satisfaction replète, son goût immodéré du confort matériel comme intellectuel. En faisant s'enchaîner une suite d'événements à la cohérence perverse, van Warmerdam met en évidence l'absurdité de la bourgeoisie occidentale contemporaine et de ses supposées valeurs. Quelques morceaux de bravoure soulignent ce parti pris, tels le labourage du joli petit jardin à la pelle mécanique ou les personnages secondaires qui se retrouvent, au sens propre, la tête dans le seau. Le propos est renforcé par la juxtaposition géographique immédiate de la ville et de la forêt, d'où proviennent les intrus et où ils vont retourner, questionnant les notions de nature et de civilisation.

Mais on fera tout de même le reproche au film de vouloir être presque trop malin, à vouloir à tout prix tout déconstruire pour ne faire qu'interroger. A vouloir ne rien affirmer, le récit prend le risque de ne rien dire d'intelligible au premier degré, prétention d'une pose intellectuelle exclusive, façon un peu cavalière de mépriser quelque peu son public en le prenant de haut. Une attitude qu'on pourrait presque qualifier de bourgeoise.

Crash-test :

16 décembre 2013

Les Indes galantes

The Lunchbox de Ritesh Batra.

Nourritures terrestres. A son bureau à Bombay, un comptable renfrogné reçoit par erreur la gamelle qu'une jeune femme a cuisinée pour son mari. L'homme et la femme vont entreprendre impromptu une correspondance intime par le biais de ce transport quotidien de nourriture, faisant de cette gamelle, alternativement pleine puis vide, le véhicule de leurs aspirations respectives.

Le film s'appuie sur un système de transport complexe et efficace, apparemment propre à Bombay, qui permet de livrer chaque midi une gamelle chaude cuisinée par leur famille aux travailleurs des bureaux, selon les règles de leur caste respective. Le système est tellement infaillible qu'il sert de modèle d'étude aux étudiants de Harvard. Batra imagine l'impossible erreur de livraison et en fait le point de départ d'un dialogue improbable entre une jeune femme frustrée et un vieil homme aigri. Par petites touches, sous les allures trompeuses d'un quotidien routinier et sans aspérités, le film conduit à des réflexions de plus en plus profondes sur le temps qui passe, les causes du désespoir, le sens du bonheur, le tout contenu dans les casiers métalliques à étages contenant chapatis, basmati et curry.

La mise en scène fluide et transparente évite pourtant de se prendre au sérieux et saupoudre assez généreusement des moments d'humour à froid qui contrastent habilement avec l'ambition inavouée du sujet. C'est une forme de maestria discrète qui amalgame ainsi gravité et légèreté, superficialité et profondeur, tristesse et gaieté, et donne à ce film pourtant intrinsèquement indien une valeur universelle apte à parler à tous les spectateurs du monde entier. Et le scénario a surtout l'intelligence de ne pas résoudre l'intrigue qu'il a pris soin de nouer, laissant ainsi le spectateur en suspens se faire son propre avis sur la fin de son film.

On sait surtout gré à Batra d'avoir, même s'il se base justement sur un particularisme local, évité tout folklorisme misérabiliste ou pittoresque sur la vie à Bombay. Voilà qui renvoie à nouveau durement au point de vue condescendant de Danny Boyle sur l'Inde, que notre rédaction n'a toujours pas digéré.

Crash-test :

13 novembre 2013

Impair espace

Gravity d'Alfonso Cuarón.

Dans l'espace, personne ne vous entend crier. Pris sous une pluie de débris de satellites, l'équipage d'une navette spatiale en orbite autour de la Terre est décimé et son véhicule mis hors d'usage. Les deux seuls survivants vont devoir puiser dans leurs ultimes ressources pour espérer rejoindre le plancher des vaches.

C'est peu dire que ce film aux images virtuoses est spectaculaire : augmenté du rendu en relief (dit 3D), il se classe d'emblée parmi les meilleurs films jamais réalisés sur l'aventure spatiale. Cuarón, au-delà des performances formelles de son film, parvient à faire ressentir, fait notoire rapporté par tous les visiteurs de l'espace, la fascination métaphysique que déclenche immanquablement la contemplation de l'astre terrestre. Et si le récit fait une belle place à la science, c'est à peine si c'est une fiction, tant les événements décrits, pris individuellement, sont tous absolument vraisemblables. Seule leur concomitance est un défi aux lois de la statistique.

Cuarón frappe donc fort, avec cet aperçu hyper réaliste des conditions d'une virée dans l'espace proche. Notamment, contrairement à tous les tonitruants westerns intersidéraux où les explosions tiennent lieu de mise en scène, il restitue le silence qui règne à ces altitudes, faute, comme le savent les savants, d'air pour porter les ondes sonores. Et le seul son diégétique entendu dans le film est celui des intercoms qui permettent aux astronautes de communiquer entre eux ou avec la Terre. Pas de son, pas de flamme, juste le vide.

Enfin pas tout à fait, malheureusement, car c'est à cause de sa musique que ce film brillant manque de peu sa cinquième étoile à notre crash-test. En orbite basse, la partition de Steven Price, trop présente, paraît souvent lourdingue, un comble en apesanteur.

Crash-test :

5 novembre 2013

Au train où vont les choses

Snowpiercer de Bong Joon-ho.

Association d'usagers en colère. Après que l'humanité a malencontreusement déclenché une apocalyptique nouvelle ère glaciaire, les ultimes survivants tentent de se réchauffer à bord d'un train qui fait le tour du monde. Mais les prolos de la voiture de queue, qui aimeraient bien prendre la place des nantis en tête de convoi et dire son fait au conducteur, complotent puis déclenchent une révolution qui s'avèrera plus sanglante et moins futée que prévu (un peu comme toutes les révolutions).

On voit bien ce qui a plu à Bong (dont on a déjà vanté le talent ici) dans ce sujet tiré d'une BD française de Lob et Rochette : une métaphore politique, pas démesurément subtile a priori, où les classes sociales se retrouvent, au sens propre, compartimentées à bord d'un train et vont se confronter durement à l'ordre des choses et à leur propre condition humaine, tous deux à la fois cause et conséquence l'un de l'autre. Autant dire que les personnages ne sont pas sorti de l'auberge (ou plus ferroviairement de la voiture-bar).

Bien souvent dans les adaptations de BD sur grand écran, le passage aux prises de vues réelles tend à alourdir ce qui lévite sur le papier entre les cases d'une bande dessinée. Mais Bong sublime les contraintes et les pesanteurs du postulat grâce à une mise en scène haletante, un parfait contrôle esthétique, bien servi par des effets spéciaux à leur juste place, une ironie mordante et une cruauté sans merci pour ses personnages.

Il faut reconnaître – le calembour s'impose, aussi mauvais soit-il – que le film est mené à un train d'enfer. Heureusement, le scénario ménage une porte de sortie vers l'inconnu qui permet enfin aux rescapés sur l'écran (et aux spectateurs dans la salle) de respirer un peu après deux heures d'huis clos. Terminus, tout le monde descend.

Crash-test :

29 octobre 2013

Omar m'a tuer

Omar de Hany Abu-Assad.

Mariage des traîtres. Un jeune Palestinien amoureux fait le mur (de séparation entre Israël et la Cisjordanie) pour aller conter fleurette à sa chérie, s'essaie à la résistance armée contre l'occupation israélienne, se fait choper par on sait pas bien qui, doit trahir ses amis d'enfance avant de découvrir que tout le monde trahit tout le monde, y compris son meilleur ami qui épouse sa chérie. L'apprenti-résistant finit coincé entre le marteau et l'enclume, entre le chien et le percuteur.

Beaucoup de zones d'ombre dans cette intrigue embrouillée, qui laissent au final le spectateur sur sa faim, tout en dissimulant ce qu'est au fond le propos, l'intention du réalisateur. Bien malin qui pourrait discerner exactement quel est le sujet du film, ce qu'il essaie de dire. Abu-Assad nous balade à travers les paysages exotiques d'une Palestine en état de guerre dont on a peu coutume de recevoir des images de fiction, fait preuve d'une certaine habileté technique notamment dans les scènes de poursuite à travers les ruelles, mais n'arrive pas à rendre vraiment intéressants les états d'âme de son héros, ni le sort tragique qui lui est promis. Un peu comme s'il avait été lui-même coincé entre l'obligation de traiter la question israélo-palestinienne et l'envie de la dépasser pour traiter de thèmes plus personnels.

À la vue du résultat pour le moins mitigé de l'entreprise, on en déduit que les Palestiniens, condamnés géopolitiquement, le sont aussi artistiquement, prisonniers du conflit qui les étouffe.

Crash-test :

17 octobre 2013

Bleu fiel

Blue Jasmine de Woody Allen.

Vanitas vanitatum. Une bourgeoise superficielle, égoïste et cassante connaît la déchéance après la ruine de son mari. Elle doit trouver refuge chez sa sœur jusqu'ici délaissée et tenter de se reconstruire. Mais plutôt que de s'adapter aux circonstances nouvelles en corrigeant ses errements passés, elle préfère se bercer d'illusions confortées par des mensonges, et fait le lit de son propre malheur.

Woody Allen vieillit tout de même bien. Il faut admirer ici dans sa nouvelle production annuelle le savoir-faire du cinéaste accompli, la fluidité du récit, la mise en scène quasi transparente, la justesse des dialogues et enfin l'amour des comédiens. Cate Blanchett se voit offrir un rôle de femme déboussolée, broyée par la vie, aigrie, fissurée, qu'elle porte merveilleusement, tandis que Sally Hawkins en naïve généreuse donne le parfait contrepoint. On retrouve dans ce film ce subtil mélange allenien de légèreté comique et de fausse ingénuité philosophique, mais qui, au fil des minutes, tend vers la noirceur la plus absolue au fur à mesure que le point de vue de l'auteur sur la condition humaine se lit de façon de plus en plus désespérée, jusqu'à ce que, pour finir, Woody cesse de s'en amuser.

On voit dans ce film que l'humoriste n'est jamais meilleur que quand il est moraliste, et que le moraliste n'est jamais meilleur que quand il n'est pas moralisateur.

Crash-test :

20 septembre 2013

Flop

Tip top de Serge Bozon.

Police partout. Après la mort d'un indic, une fine équipe de deux policières de l'IGPN (la police des polices) débarque dans un commissariat de Lille comme un chien dans un jeu de quilles. D'autres morts suspectes s'ensuivent. Et...

Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, François Damiens, et même Samy Naceri : mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ? On serait bien en peine de deviner de quoi parle le film, passé l'énoncé des différentes péripéties, dont le trait commun est de manquer singulièrement d'intérêt. La mise en scène est ridicule, les personnages ne sont que de risibles caricatures, et le réalisateur qui semble s'ingénier à vouloir prendre le spectateur à revers ne parvient qu'à l'endormir en sursaut.

Un sérieux candidat au César® du film chiant.

Crash-test :

12 septembre 2013

Paradis pour tous

Elysium de Neill Blomkamp.

Fracture sociale. En 2154 à Los Angeles, irradié à l'usine, un prolétaire n'a d'autre choix pour tenter de guérir qu'un voyage spatial de la dernière chance, en rejoignant à ses risques et périls le satellite artificiel où l'oligarchie ultra-riche vit à l'abri des petits tracas terrestres et profite seule des bienfaits d'une médecine de pointe. Grain de sable dans les rouages du système, l'intrus va provoquer une salutaire révolution.

Revoilà Neill Blomkamp, le réalisateur sud-africain de l'épatant District 9, dirigeant cette fois des stars d'Hollywood comme Matt Damon et Jodie Foster. Et nous voici toujours en pleine science-fiction, un film d'action efficace, mené tambour battant, truffé d'effets spéciaux et de robots, avec toujours la même cohérence esthétique, sur une idée de base animée peu ou prou par les mêmes ressorts. On pourrait croire que Blomkamp laboure toujours le même sillon, mais en transposant sa production et le lieu de l'action de l'Afrique du Sud aux Etats-Unis, il a déplacé sa réflexion des questions raciales aux questions sociales, décrivant une dystopie qui n'est évidemment que la projection d'une situation actuelle. Et en critiquant le fossé social qui se creuse du fait d'un capitalisme prédateur et confiscatoire, il tape la conscience étasunienne là où ça fait mal, sur la notion de protection sociale et sanitaire pour tous. Une production grand public animée par une réflexion politique plus subtile qu'elle n'en a l'air : voilà du bon cinéma !

Clin d'œil au pays, Blomkamp a donné le rôle du parfait salaud de l'histoire à un personnage sud-africain, interprété par son acteur fétiche Sharlto Copley, à l'accent afrikaner à couper à la machette, frappant son vaissau spatial d'un oryx blanc, un peu comme le bataillon 32 de l'armée sud-africaine, de triste mémoire, marquait ses véhicules d'un buffle blanc.

Crash-test :

10 septembre 2013

Le bon, la brute et la princesse

Michael Koolhaas d'Arnaud des Pallières.

Western protestant. Dans un Moyen-Âge tardif dans les Cévennes, un marchand de chevaux, un peu à cheval sur les principes, met sa vie et celle de ses proches en danger en se rebellant contre le pouvoir féodal d'un baron psychopathe et d'une princesse fourbe pour obtenir réparation d'un tort.

Voilà un film sec comme un coup de trique, épure minimaliste, manifeste esthétique et philosophique tout à la fois, dont le style parpaillot dépouillé tente de rendre de façon paradoxalement réaliste une vision fantasmée d'une époque transformée en far-west pour justicier obstiné. On sent l'ombre de Sergio Leone en cotte de mailles planer sur ce western d'estoc et de taille, dont il faut espérer pour lui que le dialoguiste n'a pas été payé à la ligne. Malheureusement, à force d'être sec, le film en devient presque aride, et pas loin d'être un rien ennuyeux, nonobstant toute l'intensité du questionnement qui taraude le personnage principal.

Signalons tout de même la qualité de l'interprétation de Mads Mikkelsen, secondé par Bruno Ganz ou Denis Lavant, et celle, souvent impressionnante, du son qui donne une profondeur remarquable au film, là où la seule image aurait semblé bien plate.

Crash-test :

8 septembre 2013

Go à gogos

Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie.

Folklore africain. Quelque part à la fin des années 70 ou au début des années 80, dans le quartier de Yopougon à Abidjan, les aventures au quotidien d'Aya, jeune fille délurée, de sa bande de copines et de leurs familles.

Ceux qui auraient adoré la bande dessinée dont le film est tiré, et nous en sommes, tomberont des nues au spectacle de ce long métrage indigent, où rien ne surnage : la qualité du dessin d'Oubrerie a sombré dans une animation d'une pauvreté digne d'une série télé, et la fraîcheur des histoires de Marguerite Abouet s'est diluée dans un scénario poussif et une quasi absence de mise en scène. Là où le livre grouillait de vie et de fantaisie, le film paraît pétrifié par l'incurie et le conformisme. Les meilleures scènes sont en fait d'authentiques vieilles publicités africaines ultra kitsch recyclées telles quelles... qui finissent par rendre importun le film d'animation qui les incorpore !

Quand on garde en mémoire le succès de Persepolis, autre adaptation cinématographique d'une BD à succès, on remarque que dans cet autre cas, la réalisatrice, Marjane Satrapi, au demeurant cinéphile avertie, avait eu la sagesse de s'adjoindre le talent de Vincent Paronnaud qui, lui, connaît le métier. On en vient à soupçonner la production de cet Aya, Autochenille pour ne pas la nommer, d'avoir voulu tenir les coups de fabrication au plus bas, en espérant capitaliser sur la seule notoriété de la BD pour remplir les salles.

Une go, en argot d'Afrique de l'ouest, c'est une fille, une nana, une gonzesse. Quant à savoir qui sont les gogos, nous laissons ça à votre imagination.

Crash-test :

30 août 2013

L'amour est-il soluble
dans le bluegrass ?

Alabama Monroe de Felix Van Groeningen.

Mélodrame musical. En Flandre, un chanteur de bluegrass rêvant d'Amérique et une tatoueuse enluminée des pieds à la tête vivent l'amour fou, avant que leur fillette ne tombe gravement malade. Comment leur couple parviendra-t-il à traverser les épreuves ?

Felix Van Groeningen nous avait coupé le souffle avec son précédent film, La merditudes des choses, et il n'a, pour celui-ci, pas choisi la facilité avec un sujet mélodramatique un peu casse-gueule, dont l'argument tiendrait en trois lignes, tirant de toutes ses forces sur les grosses ficelles élimées de l'amour éternel et des ch'tis nenfants malades. Moins profond peut-être, plus attendu que La merditude, cet Alabama Monroe démontre en tout cas la capacité de Van Groeningen de faire du cinéma à partir de presque rien. Le réalisateur évite toute mièvrerie grâce à un talent de metteur en scène intact, des acteurs admirables et admirablement dirigés, un montage au cordeau qui se garde de surjouer les moments d'émotion, qui abondent pourtant. Et on lui sait gré d'avoir su glisser au beau milieu de son film une violente diatribe athéiste du plus bel effet, qui ne manque pas de sel dans la très catholique Belgique. La bluette devient foutraque, et on ne sait bientôt plus s'il faut rire ou pleurer, célébrer la vie, hurler à la mort ou maudire l'amour.

Mais surtout, Van Groeningen a réussi, l'air de rien, un très beau film musical, où le style country bluegrass de la bande-son devient un personnage à part entière, joué à l'écran par ses véritables interprètes, couple principal d'acteurs en tête. On y glane d'ailleurs au passage une définition du bluegrass : une country pure, avec une guitare, une mandoline, un banjo, un violon, une contrebasse et des voix. Et c'est tout.

Pour une fois, les distributeurs français ont sans doute été assez inspirés en remplaçant le titre original, The Broken Circle Breakdown, quelque peu énigmatique (et pas très flamingant), par Alabama Monroe, qui trouvera sa poignante explication à la toute dernière image. Van Groeningen aurait même dû y penser lui-même.

Crash-test :

19 juin 2013

Le démon des glaces

The Iceman d'Ariel Vromen.

Bourreau de travail. La carrière de Richard Kuklinski, tueur de la mafia du New Jersey, depuis les années 50 jusqu'à son arrestation en 1986, un brave père de famille, amoureux de sa femme, et qui se vanta d'avoir exécuté plus de cent personnes. Il gagna son surnom d'Iceman, l'homme de glace, pour son apparente absence d'états d'âme, et pour sa propension à congeler les corps afin de tromper la police sur la date du décès de ses victimes.

Tout est donc plus ou moins vrai, dans ce film tiré de faits authentiques, d'autant que le scénario est lui-même tiré du livre tiré des souvenirs du véritable tueur. Pour autant, malgré un effort stylistique indéniable, une reconstitution (notamment capillaire) au poil près des époques traversées, malgré une représentation justifiée et maîtrisée des violences décrites, malgré des acteurs tout à fait convaincants, Ray Liotta, Robert Davi, et surtout Michael Shannon dans le rôle-titre, le film ne décolle pas beaucoup plus haut que le film de gangsters moyen. La réalisation ne sait pas bien quoi faire de ce sujet, hormis répéter des scènes, des personnages et des atmosphères déjà vus mille fois dans d'autres films. Vromen s'égare notamment quand il veut mettre des images sur l'enfance difficile du héros. Tout à fait superflu.

Dommage, parce que la vie de Kuklinski appelait une réflexion autrement plus perturbante sur le monstre qui sommeille en chacun de nous, et sur une société intrinsèquement violente qui s'étonne régulièrement de ceux qu'elle produit.

Crash-test :

24 mai 2013

Elvis est vivant

Sugar Man de Malik Bendjelloul.

Résurrection musicale. Chanteur folk éphémère du début des années 70, Sixto Rodriguez, natif et résident de Detroit, Michigan, boudé par le succès, oublié, était devenu à son insu une star mondiale en Afrique du Sud, où on le croyait mort. La traque opiniâtre de musicologues amateurs mais passionnés va le ramener à la vie, et restituer sur le tard à l'artiste génial devenu manœuvre la gloire qui lui revient.

Une Volkswagen hors d'âge file sur la voie de gauche de la route qui serpente le long de la péninsule du Cap illuminée par la lumière d'un soir austral... mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Malik Bendjelloul, l'auteur de ce documentaire, va ainsi nous dérouter puis nous tenir en haleine, pour mieux nous faire entrer dans la peau des fans sud-africains de Rodriguez. Puis enfin révéler la face cachée de la Lune : Rodriguez est vivant, habite toujours à Detroit, survit de petits boulots et n'avait jamais entendu parler de l'Afrique du Sud où il vendait pourtant plus de de disques qu'Elvis Presley ou les Rolling Stones. Toute la qualité du réalisateur est d'avoir su magnifier et exalter la réalité, certes extraordinaire, et d'en faire quasiment un conte de fées, qu'on aimerait de façon infantile entendre raconter encore et encore tant y sont mêlés intimement la tristesse et la joie, la résignation et l'espoir, l'ombre et la lumière, la vie et la mort. Le film se hisse miraculeusement à la hauteur de son exceptionnel sujet, pour devenir un cinglant hommage à la puissance évocatrice de la musique, à un talent sur lequel le temps n'a pas de prise, à cette voix cristalline, limpide, qui interprète un folk-rock désabusé et mélancolique avec une sérénité presque inquiétante.

Il serait vain de prétendre que le spectateur n'est à aucun moment pris d'un doute. Cette histoire invraisemblable semble fabriquée de toutes pièces, trop belle pour être vraie. Ne s'agit-il pas plutôt d'un mocumentaire, c'est-à-dire un faux documentaire, comme celui consacré au groupe de hard rock imaginaire Spinal Tap ? Mais non, tout est bien vrai, et ce doute initial, consubstantiel au propos du réalisateur, participe à la force du film, tant il était partagé par nombre des protagonistes du retour à la vie du chanteur mort. Tout est authentique, comme l'émotion renversante du premier concert du come-back de Rodriguez devant une foule en délire en 1998 au Cap.

Le film vaut autant pour sa capacité à orchestrer tout ce qu'on y voit, que pour ce qu'il laisse dans l'ombre, à charge pour le spectateur d'imaginer comment remplir les vides. Quid des femmes ? La drogue ? L'alcool ? La religion ? L'argent des droits d'auteur spolié par des producteurs indélicats ? Rodriguez, désormais un vieux monsieur réclamé dans le monde entier, éternellement timide et modeste, ne répond pas davantage à ces questions que Bendjelloul ne tente de le faire. Il conserve ainsi sa part de mystère, comme il sied à quelqu'un revenu d'entre les morts.

Crash-test :

23 mai 2013

Le procès

Hannah Arendt de Margarethe von Trotta.

Comment perdre ses amis et s'aliéner les gens. Au début des années 60, Hannah Arendt, philosophe respectée, Juive d'origine allemande, est envoyée par le New Yorker à Jérusalem pour y couvrir le procès du nazi Eichmann. Son point de vue, exposant le concept de "banalité du mal", défrise l'intelligentsia new-yorkaise et pas mal de Juifs du monde entier.

D'une facture absolument classique, pour ne pas dire académique, ce film n'est pas dénué de mérite pour autant. On y voit comment la bigoterie et l'intolérance vont se nicher derrière le paravent de la bien-pensance la mieux partagée. En célébrant une figure controversée, hier comme encore aujourd'hui, von Trotta montre surtout le courage intellectuel d'une femme décidée à penser en toute indépendance quoi qu'il lui en coûte. Parmi ses détracteurs, qui lui reprochèrent notamment de trahir son sang par une posture supposée de juive antisioniste et antisémite, bien peu avaient lu le livre incriminé, et encore moins les milliers de pages de procès-verbal du procès Eichmann, qu'Arendt avait été l'une des seules à s'enfiler en intégralité. Le film montre ce qui ressemble à l'équivalent moderne d'un procès en sorcellerie, où, sans le dire, on reproche aussi à Arendt sa fidélité à Heidegger, le philosophe qui s'était compromis avec le nazisme, dont elle était l'ancienne disciple et amante, et qu'elle n'avait jamais renié.

Au milieu de ce biopic émouvant, on retiendra cette scène d'une simplicité éloquente : Arendt est chez elle, téléphone coupé, à l'abri du tumulte, couchée de tout son long sur son sofa, les yeux mi-clos, laissant la cendre grignoter la cigarette qu'elle tient au bout de ses doigts, elle réfléchit. Voilà la pensée en action.

Crash-test :