C'était prévisible, c'est arrivé, l'Espagne a sans grande surprise, et sans forcer, bouté hors du Championnat d'Europe des nations de football la malheureuse sélection française, qui n'aura rien vu d'autre que le bout de ses chaussures durant quatre-vingt dix minutes. Ceci nous ramène deux ans en arrière et nous permet de mesurer le chemin parcouru depuis la glorieuse époque du glorieux Raymond Domenech.
Fastoche.
Voilà deux ans qu'on nous bassine sur le thème de la reconstruction, deux ans qu'on exhorte les supporters à l'indulgence, qu'on épuise leur patience, deux ans qu'on accorde davantage de crédit à Laurent Blanc qu'aux bons du trésor fédéral allemand, tout ça pour se retrouver à la case départ. Car le spectacle aperçu sur la pelouse de Donetsk (Ukraine) est sans appel : il se résumait à une opposition entre une équipe qui joue au football, et l'autre non. D'un côté un bloc compact de onze joueurs solidaires et complémentaires, passant instantanément d'une configuration offensive à une configuration défensive, hargneux au pressing, offrant des solutions, mobiles, alertes, et par-dessus le marché élégants, j'ai nommé l'équipe d'Espagne. De l'autre, onze invités empruntés, désorientés, fatigués, pas concernés, s'ignorant l'un l'autre, et donnant l'impression fâcheuse à ce niveau de n'avoir pas compris que le football est un sport collectif, et que ce n'est pas le joueur qui compte, mais le ballon, je veux dire la France. Pour faire court, on avait le sentiment très net que les joueurs espagnols étaient deux fois plus nombreux sur la pelouse.
Perdre face à une sélection qui domine le football mondial, championne en titre d'Europe et du monde, n'a en soi rien de déshonorant. Le faire de cette façon, en baissant pavillon sans combattre, est assez infâmant. On a vu précédemment, dans cette même compétition, d'autres formations, la Grèce, l'Irlande, techniquement bien inférieures et archi-dominées, livrer des combats méritoires, courageux, face à l'Allemagne ou cette même Espagne, et perdre la tête haute. Avec le match de ce soir, qui faisait suite à une autre prestation plus lamentable encore face à la Suède, la France rejoint le zéro footballistique dont elle ne parvient plus à s'extraire depuis 2002 (exception faite de la parenthèse de la chanceuse coupe du monde 2006).
Platoche
Mais peut-être est-il facile de trouver une raison objective à ce désastre : la couleur des maillots. Que s'est-il donc passé depuis 1984 pour que la France et l'Espagne ne puissent plus partager une pelouse en jouant toutes deux dans leurs couleurs officielles ? Une épidémie subite de télévision en noir et banc a-t-elle submergé la planète ? Le daltonisme progresse-t-il de façon plus alarmante que les statistiques officielles ne le laissent entrevoir ?
Avec les bons maillots, et sa tenue fétiche bleu-blanc-rouge, la France ferait à tout coup de l'Espagne du gazpacho.
Documentaire normal. Au prétexte que Raymond fait un tour de France des départementales en camping-car pour photographier des bars-tabacs-épiceries dans des bleds perdus, sa compagne exhume des chutes inédites d'anciens films et, revenant sur quelques moments-clés de la carrière de Depardon, tisse une ode à la gloire de l'art de l'image.
Raymond Depardon photographe a accédé récemment à une gloire normale en signant la photo officielle normale de notre nouveau président normal. Mais il faudrait être amnésique pour oublier que l'éternel baroudeur, correspondant de guerre, fondateur de l'agence Gamma, est aussi un fameux documentariste. Caméra à l'épaule, il a d'ailleurs déjà eu affaire à un président de la République, un peu moins normal, puisqu'il s'agissait de Valéry Giscard d'Estaing, dont il filma la campagne victorieuse en 1974. Souverain vindicatif, Giscard bloqua la sortie du film jusqu'en 2002. Le teigneux monarque fit encore embastiller le réalisateur trois jours en 1977 quand celui-ci fit diffuser au journal télévisé une poignante interview de Françoise Claustre, archéologue retenue otage par des rebelles tchadiens, mettant la République dans l'embarras.
Le film alterne ainsi extraits d'archives, films de guerre, Prague, Vénézuela, Biafra, ou chroniques sociales, Faits divers, Délits flagrants, Urgences, avec les séquences contemporaines de Depardon parti photographier la France dans son camion. Le point commun entre le photographe au travail et le cinéaste à la filmographie longue comme le bras finit alors par nous sauter aux yeux : c'est le même observateur patient, qui, cinéaste, n'a pas peur de laisser tourner en attendant que le bon moment captive dans l'objectif, et, photographe, sait attendre que le décor se mette en place comme par magie pour appuyer sur le déclencheur. Ça n'est nulle part plus évident que dans cette scène sidérante où, admis dans le bureau de Nelson Mandela en 1993, il lui demande de rester silencieux et de fixer la caméra pendant une minute. Cette minute de silence, avec le regard de cet homme qui porte à lui seul le poids d'un passé et les clés de l'avenir d'un pays, est plus impressionnant et plus parlant que toute interview n'aurait pu l'être. Raymond Depardon comprend ce genre de choses, et sait les faire partager, c'est un talent rare.
Avec l'intervention un peu appuyée de la compagne et co-réalisatrice, on n'échappe pas parfois à de véniels péchés de nombrilisme, mais on sort de la salle comme muni d'une nouvelle paire d'yeux avec la furieuse envie de revoir les films de Depardon. Et on se dit surtout que cette photo de François Hollande ne devait pas être si ratée que ça.
Est-il besoin d'ajouter quoi que ce soit ? Ah oui, l'adresse : Librairie Orphie, 15 rue Victor Cousin, Paris Vème (à un jet de noyau de letchi du Panthéon).
Nous avons mis la main, grâce à Designworklife, sur une époustouflante collection d'étiquettes de bagages d'hôtels, toutes plus somptueuses l'une que l'autre, d'une beauté presque intimidante, notamment pour les amateurs d'étiquettes de rhum.
Elles proviennent d'un peu tous les pays, d'Europe et d"ailleurs, mais à seule fin de faire enrager de jalousie la direction du fameux Grand Hôtel Kinshasa, nous avons sélectionné quelques unes des plus chatoyantes en provenance des meilleurs établissements du continent africain.
Notre cyber gazette a déjà eu l'occasion de mentionner en ces colonnes la collection que l'éditeur parisien L'Harmattan consacre à la bande dessinée africaine, sous la houlette du spécialiste de la spécialité Christophe-Cassiau-Haurie.
Après un vigoureux toilettage, cette collection a pris une nouvelle direction graphique, et propose déjà deux nouveaux titres, remarquablement maquettés (par l'auteur du Temps béni des colonies), signés par des artistes congolais des deux rives du Stanley Pool, c'est-à-dire originaires des deux Congos, l'un se prétendant, non sans prétention justement, plus démocratique que l'autre.
Chroniques de Brazzaville est un album collectif qui place enfin le plus petit Congo sur la carte mondiale de la bande dessinée. Comble de l'originalité, il accueille dans ses pages une dessinatrice, rareté notable en Afrique, Jussie Nsana, auteure d'une bluette d'un charme très féminin. Deux autres auteurs, KHP et Lionnel Boussi, confrontent leurs souvenirs des années de guerre civile, qu'ils ont vécues tout jeunes soldats dans des camps opposés.
Jussie Nsana.
Lionnel Boussi.
KHP.
Jungle urbaine (tome 1. Lola) est un thriller effréné à travers les rues de Kinshasa, où un petit mécanicien de rien du tout et son pote rastaman viennent à la rescousse d'une sculpturale héritière menacée par un mystérieux complot. C'est bien écrit, efficace, et surtout bien joliment gratté par Thembo Kash. Enfin une aventure en Afrique dont les héros sont authentiquement africains.
Notre envoyé spécial permanent à Saint-Denis nous prie de signaler à nos lecteurs que les exemplaires du Temps béni des colonies, bande dessinée commise par notre rédacteur en chef, sont parvenus à bon port au port du Port, après un beau et long voyage en bateau depuis Anvers et contre tout. Ils seront selon toute vraisemblance mis en vente dans les meilleures librairies de la Réunion dès la semaine prochaine.
Les Parisiens ne resteront pas longtemps ulcérés par ce privilège insensé apparemment accordé aux lecteurs du bout du monde, puisque le même remarquable ouvrage est d'ores et déjà disponible dans la meilleure librairie de la capitale, la librairie Orphie, 15 rue Victor Cousin, dans le cinquième arrondissement, à un jet de goyave du Panthéon.
Pour ceux de nos lecteurs qui douteraient encore de l'absolue nécessité de se procurer toutes affaires cessantes ce livre désopilant, voici reproduites pour leur bénéfice les deux pages d'un prospectus publicitaire qui devraient achever de les convaincre.
Les intimes peuvent aussi contacter directement l'auteur.
Il aurait été bien injuste, après s'être acharné sur l'affiche de campagne du perdant, de ne pas s'attarder aussi sur la communication visuelle du gagnant. Encore qu'il n'y ait pas tellement grand chose à en dire, si ce n'est que le candidat n'y arbore pas non plus une belle tête de vainqueur, mais plutôt celle d'un premier communiant bien sage qu'on imaginerait plus volontiers en aube défilant à la sortie de la cathédrale de Tulle agrippé à son cierge un dimanche de Pâques. En creusant un peu on peut déceler une étrange ressemblance, sourire énigmatique compris, pas totalement déplacée, soulevée par l'excellente Cuisine du graphiste. Ce qu'il ne faut pas faire pour avoir l'air d'un type normal...
Les choix typographiques de l'équipe Hollande sont plus intéressants. La police de caractères qui a accompagné toute la campagne est inspirée de la fameuse Gotham qui avait été révélée au public par la campagne Obama 2008. Efficacité, sobriété, sérieux, pas grand chose à lui reprocher, mais on peut souligner comment les deux premières lettres du prénom ont été mises en exergue par deux traits, comme le suffixe Icann .fr, façon à peine subtile de souligner l'essence intrinsèquement française et la dimension nationale du candidat.
Plus étonnant, le slogan retenu, qui n'est pas d'une franche originalité, Le changement c'est maintenant (ça fait irrésistiblement penser au désopilant L'avenir est pour demain du film La gueule de l'autre de Pierre Tchernia) semble lui aussi un peu pompé chez Obama. On nous aura au moins épargné les champs de blé. Ça tombe bien, on risque justement d'en avoir de moins en moins, du blé.
Avec la fin de l'omerta que notre rédaction s'était volontairement imposée au sujet de notre regrettable président sorti, dont la prévisible omni-absence nous reposera enfin de cinq ans d'omni-présence, l'heure est venue de décrypter la belle affiche que le candidat sortant avait imaginée pour son ultime campagne.
Dieu sait qu'elle aura été détournée, y compris ici dans nos propres colonnes, non d'ailleurs sans un certain à-propos, et elle a déjà pris valeur d'icône, mais on peut se pencher un peu dessus pour y lire en filigrane un sorte d'acte manqué soulignant la vacuité du discours et l'intégration anticipée d'une défaite annoncée. Pour dire la chose plus simplement : une affiche de loser.
Commençons par le slogan, dont l'inspiration assez incertaine pouvait déjà laisser présager un assez funeste destin : c'était celui de Giscard en 1981.
Continuons par le choix de police de caractères, en contradiction flagrante avec le slogan qu'elle véhicule : une typographie dont la maigreur évoque tout sauf la force, et fait plutôt penser à l'une de ces réclames pour des cosmétiques qui peuplent la quasi totalité des pages des magazines féminins. Pas franchement viril. A moins bien sûr qu'il ne s'agisse d'un subliminal clin d'œil à Liliane Bettencourt. A mieux regarder les traits un peu tirés du candidat, on se demande s'il ne lui faudrait pas d'ailleurs une petite crème de jour.
Reste le paysage. On sent bien l'envie de réitérer le coup de la force tranquille, déjà évidente dans l'affiche de 2007. Mais on ne s'improvise pas mitterrandien, et n'est pas Gérard Colé qui veut.
Car en fait de France, qu'aperçoit-on en arrière-plan ? L'horizon d'un océan à perte de vue... Renseignement pris, il s'agit même d'un cliché d'agence pris en Méditerranée au large d'une île grecque. Nous n'aurons pas le mauvais esprit de souligner comment le candidat nous aura rebattu les oreilles en essayant de nous effrayer avec le contre-exemple grec, avant-goût de ce qui nous pendrait au nez en cas de mauvais choix. Après tout, rien ne ressemble plus à une photo de la mer qu'une autre photo de la mer, à tout endroit du globe. Le problème est ailleurs : ce néant aquatique est-il donc censé symboliser la France ? Le pays est-il déjà à ce point ruiné qu'il a dû déposer chez ma Tante l'intégralité de ses plaines, de ses collines et de ses montagnes, de ses villes et de ses villages, de ses rivières et ses forêts ? La France a-t-elle déjà été engloutie par un tsunami ?
Coup de chapeau à l'équipe qui a pondu ce chef d'œuvre de contresens, de non-sens, et de non-dit, et au candidat qui l'a validé, travaillé à l'évidence par davantage de doute qu'il ne l'admettait officiellement. Cette affiche ne transmet aux putatifs électeurs nul autre message que le suivant : un océan de faiblesse.