23 avril 2013

Nuage de fumeux

Cloud Atlas d'Andy et Lana Wachowski et Tom Tykwer.

Gloubiboulga new age. A travers six époques du passé, du présent et du futur, six intrigues se répondent (ou pas) afin de dresser un tableau de la permanence des choses et des sentiments humains, de faire croire à un dessein immanent et à un destin pour l'humanité. Bref, c'est la charge de la brigade lourdingue.

Les frères Wachowski ont, dans le passé, signé de bons films, tels le thriller à rebondissements Bound ou la science-fiction paranoïaque Matrix, et de plus mauvais, comme les deux derniers opus de la saga Matrix, où déjà perçait une bonne dose de vanité remplie d'un vide sémantique sidérant. Désormais frère et sœur (l'un des deux a changé de sexe, sans amélioration notable du service artistique rendu), les Wachowski ont à nouveau franchi à grands pas la frontière qui sépare l'ambition de la prétention la plus prétentieuse, déclamant une philosophie de cour d'école emballée dans un désastre esthétique de première bourre. Il faut se fader une mise en scène grandiloquente, où les acteurs sont priés de cabotiner sous une myriade de déguisements ridicules, sans qu'on ne parvienne, au bout de deux pénibles heures quarante de récits embrumés, à distinguer autre chose qu'un vague propos déiste, et l'assurance, nouveauté éternellement périmée, pour ne pas dire rance, que l'amour triomphe de tout...

Mais alors, diront les retors, pareil navet king size, porté de surcroît par ses stars, Tom Hanks et Halle Berry en tête, a dû triompher aux Etats-Unis d'Amérique ? Eh bien non. Un bide total. C'est à désespérer d'Hollywood.

Crash-test :

22 avril 2013

La petite reine

Wadjda d'Haifaa Al-Mansour.

Religion piège à cons. A Riyad, capitale de la riante Arabie Saoudite, seul pays au monde à porter un nom de famille, une gamine, prisonnière des conventions sociales et religieuses, rêve d'une bicyclette, synonyme de liberté, et, à force d'astuce et de ténacité, se joue du système oppressif pour parvenir à ses fins.

Ce film est une grande première. Il s'agit du tout premier film saoudien, qui plus est réalisé, tenez-vous bien, par une femme. Sans entrer dans le détail des conditions assez rocambolesques de son tournage, il faut s'étonner de l'incroyable maturité d'un cinéma jusqu'ici purement et simplement inexistant, pour constater que le relatif isolement du pays, et de ses habitantes notamment, ne l'a pas rendu totalement imperméable aux influences du monde extérieur, et aux bienfaits de plus de cent ans de cinématographie. On peut avoir la cruauté de comparer avec le tout premier film français, La sortie de l'usine Lumière à Lyon, dont la finesse psychologique était nettement moins pénétrante.

Le film d'Haifaa Al-Mansour n'a pas pour seul mérite de lever le voile (au propre comme au figuré) sur une société assez largement méconnue. Il s'avère d'une habileté de mise en scène confondante, et d'une justesse de ton et de propos qui fait mouche. La réalisatrice ménage ses effets, intrigue, inquiète, avant de révéler très progressivement où elle veut en venir, pour amener une fin bouleversante d'émotion, sans avoir besoin en cours de route de tirer la barbe du moindre imam ou de brûler un coran.

Un talent singulier est né, une fleur éclose dans le désert des sables d'Arabie, et il sera curieux de savoir s'il s'agit d'un feu de paille ou de l'avant-garde d'un mouvement artistique préfigurant des bouleversement sociaux dans le royaume.

Crash-test :

21 avril 2013

Qui c'est les plus forts ?

Saint-Etienne 1 - 0 Rennes.

Un Stade de France aux trois-quarts vert, un bien joli but et puis c'est tout, une équipe de Rennes atone qui ne se souvient qu'elle a une finale à jouer qu'à quinze minutes de la fin du match, et voilà une ligne de plus au palmarès d'un des plus prestigieux clubs de football français.

Ça peut paraître anecdotique, et ça l'est, cette sous-coupe (de la Ligue) n'étant pas la plus prestigieuse des compétitions nationales. Mais il faut remonter assez loin en arrière pour comprendre toute la charge émotionnelle que cette victoire porte en elle, et ne pas s'étonner qu'un sport aussi frelaté puisse encore en d'aussi rares occasions donner l'impression, illusoire peut-être mais pas désagréable, d'être resté fidèle à son image d'œuvre collective et de ciment social.

Car c'est un cliché de l'écrire, mais l'ASSE n'est pas un club comme les autres. A Saint-Etienne, verrue minière et industrielle fichée au flanc du continent rural du Massif central, aux murs de pierre noircis par le charbon, le football n'a jamais été un vain mot, vécu comme la revanche des passementiers foréziens sur les maîtres soyeux lyonnais.


L'aventure européenne de 1976 a marqué les esprits, réveillé un football français dans le coma depuis les grandes heures du Stade de Reims et la coupe du monde 1958. Les poteaux carrés de Glasgow, l'afro rousse de Robert Herbin, la pipe de Roger Rocher et les ailes qui poussaient dans le dos de Dominique Rocheteau ont donné naissance à une légende qui s'enjolivait au fur et à mesure que le club s'enfonçait, relégation après relégation, dans l'anonymat et les affaires, d'abord la caisse noire, puis les faux passeports. Mais même au plus bas de ces années perdues, Geoffroy-Guichard ne désemplissait pas, drainant des supporters de la France entière, fidèles à ce club d'ouvriers, qui n'avait pourtant plus rien gagné depuis 1981.

Quand à Saint-Denis on voit que les supporters de l'ASSE recrutaient jusqu'en Bretagne, en plein pays rennais, on se dit que décidément l'herbe est plus verte dans le Forez, et qu'il n'y a bien qu'une seule équipe en France qui puisse encore faire croire à la fiction du football. Evidemment, c'est les Verts.

28 mars 2013

Cases africaines, épisode 4

Nouvelle livraison de deux titres de la collection de BD africaine que dirige Christophe Cassiau-Haurie chez L'Harmattan, dont la qualité graphique ne laisse pas d'émerveiller. Ce mois-ci, un album de Madagascar et un album collectif panafricain.

Tana blues de Ndrematoa.

Commençons par alléger la peine des non malgachophones en précisant tout de suite que le nom de l'auteur se prononce grosso modo Djematou. Son album, pour lequel il réalise une nouvelle couverture originale, est en fait la réédition de deux histoires précédemment parues à Madagascar, Citron et Vendetta. Et quelles histoires ! Avec son dessin méticuleusement maniaque et son français tropical étrangement châtié, Ndrematoa nous rejoue Affreux, sales et méchants en noir et blanc, en explorant les bas-fonds de Tananarive et les tréfonds de l'âme humaine. Son tableau misérabiliste nous tire des larmes, mais des larmes de rire. Il fallait oser.























Sommets d'Afrique collectif.

Christophe Cassiau-Haurie s'est fait scénariste pour assembler une cordée de sept dessinateurs d'Afrique francophone et partir à l'assaut des montagnes africaines, avec l'idée de battre en brèche les préjugés qui ne voient dans le continent que savanes torrides et jungles luxuriantes. Sous une très jolie couverture dessinée par le Camerounais Bibi Benzo, se succèdent des récits courts dessinés par Adjim Danngar, Jean-François Chanson, Nouther, Anani et Mensah Accoh, Massiré Tounkara et le même Bibi Benzo. L'album passionnera les passionnés de montagne, tout en donnant un aperçu assez large et convaincant de la bande dessinée africaine actuelle, par des dessinateurs qui montent.

Le Rif par Jean-François Chanson
L'Emi Koussi par Ajim Danngar
Précédemment dans Cases africaines.

16 février 2013

Boisson pilote

Flight de Robert Zemeckis.

Une belle descente. Un pilote d'avion chevronné sauve son appareil et la quasi totalité de ses passagers en évitant une catastrophe inévitable par une manœuvre pour le moins audacieuse. Problème : il était ivre. Et alors, où est le problème ?

Il faut faire attention au double sens du titre, tellement intraduisible qu'il n'a pas été traduit (flight en anglais désigne aussi bien un vol aérien que la fuite d'un fuyard), pour comprendre qu'on n'a pas affaire à un énième film catastrophe mais à un drame sur les méfaits de l'alcoolisme. Le cœur du récit est en effet consacré à la difficile prise de conscience d'un homme en plein déni, et au choix douloureux qu'il est amené à faire pour se débarrasser de la bouteille avant qu'elle n'ait raison de lui. Et ça n'est pas facile, comme le savent tous ceux qui suivent le même chemin.

Zemeckis, qui décidément aime les accidents d'avion depuis Seul au monde, parvient à naviguer à vue à travers les écueils d'un scénario balisé comme une piste d'atterrissage, sans toutefois éviter les longueurs, ni une chute moralisante à souhait, avec, évidemment, expiation publique. Une approche qui fait de la rédemption personnelle un chemin de croix aux accents quasi religieux. Prenez et buvez-en tous.

Crash-test :

14 février 2013

Laissez tomber les petits papiers

Hasard du calendrier qui nous fait poster cette vidéo un 14 février. Il s'agit d'une production Disney qui, outre son scénario gentiment charmant (bon, la musique casse pas trois pattes à un canard en caban), met en évidence les mérites d'un nouveau logiciel d'animation, Meander, qui permet de fusionner la qualité de l'animation traditionnelle faite main avec le volume et la profondeur qu'offre l'animation par modélisation 3D. Si le résultat est convaincant, c'est surtout parce que la technique sait se faire oublier, presqu'imperceptible, et c'est bien là ce qu'on lui demande.

6 février 2013

Les gaytés de l'escadron

Yossi d'Eytan Fox.

Boy meets boy. Yossi est un jeune médecin complexé dans un hôpital de Tel Aviv. Il examine un jour la mère d'un camarade de régiment mort au combat. Il avoue, aux parents du défunt autant qu'à lui-même, que celui-ci était en fait son amant, puis part se changer les idées dans le Neguev en compagnie de sémillants permissionnaires en goguette.

Si les aventures et mésaventures sentimentales que Fox choisit de nous raconter étaient hétérosexuelles, on serait bien obligé de hurler à la banalité absolue. Le fait que son film nous mette aux prises avec des homosexuels ne suffit pas à pimenter le topo (sans heureusement obliger à hurler à la banalité du mâle). La mise en scène, toute en retenue, tendant à l'invisibilté, ne parvient pas à nous intéresser aux peines de cœur du cardiologue dépressif, et finit par raser passablement à force de ne rien montrer et de ne rien dire.

Tout au plus, en creux, au milieu de tout ce non-dit, distingue-t-on un commentaire peut-être involontaire sur le degré de militarisation d'une société israélienne vivant en état de guerre permanente. A cette aune, se prélasser quelques jours dans un hôtel de bord de mer à portée de roquette du Sinaï passe moins pour de l'insouciance que pour de l'inconscience.

Crash-test :


5 février 2013

Le nez creux

Il n'est pas dans les habitudes de cette cyber gazette, dont la modestie n'a d'égale que la discrétion, de fanfaronner, de plastronner, de se vanter un tant soit peu, ou, en se rengorgeant, de se vautrer de quelque façon que ce soit dans une autosatisfaction obscène. C'est donc à notre corps défendant, soumis à la loi d'airain de l'actualité angoumoisine, à savoir le palmarès du dernier festival de bande dessinée charentaise qui a consacré Quai d'Orsay de Blain et Lanzac, meilleur album, et Willem, grand prix pour l'ensemble de son œuvre, à notre corps défendant, donc, que nous devons ici admettre avoir eu le nez creux, en tenant nos lecteurs informés à l'avance des dernières tendances à l'avant-garde de l'art séquentiel contemporain.


Il serait évidemment malséant d'en tirer une quelconque gloriole, et nous nous contenterons, avant que le vent n'efface nos écrits, de vous exhorter à continuer de lire fidèlement Hobopok Dimanche.

2 février 2013

Vingt centimes

Depuis le 1er janvier, sans tambours ni trompettes, le quotidien gothique du soir Le Monde a augmenté son prix de vente au numéro de 1,60 € à 1,80 €. Vingt centimes d'augmentation, soit +12,5%. Pour un certain nombre de lecteurs, y compris un au moins qui tenait encore le coup au Bourget, malgré des difficultés d'achalandage de plus en plus criantes, c'est le bout de la route. Quand le journal se met à coûter le même prix qu'un café dans une brasserie parisienne, il devient un objet de luxe.

Rappelons qu'en 2002, peu avant le passge à l'euro, Le Monde et Le Canard enchaîné coûtaient le même prix : 8 FF. Aujourd'hui, voilà le quotidien rendu à 1,80 €, quand le prix de l'hebdomadaire satirique est resté inchangé à 1,20 € depuis (un prix légèrement inférieur à 8 FF...). Le premier voit continuellement décliner son lectorat, ses ventes, sa surface éditoriale, fuir ses journalistes, subit les assauts du numérique, croule sous les dettes, quand le second se porte à merveille et cancanne chaque semaine un peu plus fort. Cherchez l'erreur.

La fuite en avant de ce titre myhique de la presse française est pathétique. Depuis les dernières réformes internes qui ont accompagné le rachat par le trio BNP (Bergé, Niel, Pigasse), le journal qui n'appartient plus à ses rédacteurs depuis longtemps, a continué à marginaliser les société de personnels au profit des investisseurs qui voulaient bien mettre la main à la poche à condition, comme on les comprend, d'avoir le pouvoir de décision.

On devine l'intention de ces as du marketing et de la finance : transformer une entreprise de presse d'information en une juteuse marque de luxe destinée aux CSP+ (catégories socioprofessionnelles supérieures, en jargon de com), qui s'apposera partout ailleurs que sur des cahiers de papier, afin de monétiser l'image et la réputation de l'ancien Monde. Une magnifique opération de branding. A vingt centimes.

1 février 2013

Blanche-Neige d'antan

Blancanieves de Pablo Berger.

Conte de fées tauromagique. Dans l'Andalousie des années 20, la fille d'un toréador déchu subit les brimades d'une marâtre cruelle, est recueillie par des nains eux aussi toréadors, et a tout juste le temps de connaître à son tour la gloire dans l'arène, avant de croquer une pomme qui la fait sombrer dans une léthargie fatale d'où seul le baiser d'un prince au cœur pur pourra la tirer. Tout ça ne vous rappelle rien ?

Difficile, avec ce film muet en noir et blanc, situé à la même époque, de ne pas le comparer à notre The Artist national, chef-d'œuvre tricolore multi-oscarisé. Pourtant les similitudes s'arrêtent à la description technique des deux productions, car leur propos n'est pas le même. Et il faut bien reconnaître, dût l'orgueil national en souffrir, que le film espagnol pousse le bouchon encore plus loin, en se libérant des limites du pastiche, pour devenir autre chose qu'un commentaire sur lui-même et s'élever vers des sphères d'une inventivité et d'une modernité de haute volée.

Il faut d'abord, comme avec The Artist d'ailleurs, savoir apprécier le plaisir de se retrouver, grâce à ces films muets modernes, dans une salle obscure pour goûter à la quintessence du cinéma dans ce qu'il a de plus pur : une histoire racontée avec des images qui bougent, de la cinématographie littérale. Loin d'être barbant ou rébarbatif, le film muet, en empruntant sa grammaire aux maîtres du genre et autres pionniers du septième art, concentre au contraire le sens, et captive bien davantage l'attention du spectateur que bien des films parlants qui trop souvent masquent l'indigence de leur mise en scène derrière d'incessants bavardages. Et Berger a su se donner les armes du succès en adoptant un noir et blanc expressionniste, et une bande son extrêmement soignée, baignée de flamenco, hymne à l'âme ibérique. Clin d'œil aux lois du genre : une utilisation intensive et astucieuse de surimpressions parfois très drôles, effets spéciaux à deux pesetas et diablement efficaces.

On voit évidemment, au-delà du conte de fée perverti de façon à la fois enjouée et sardonique, une allusion, même si les dates ne coïncident pas parfaitement, à la prometteuse jeunesse de la République espagnole, qui allait être foudroyée par le franquisme, plongeant la belle Espagne dans un sommeil éternel de quarante ans. On pense aussi au Labyrinthe de Pan, autre film espagnol, qui sur un ton tragique transformait un rêve d'enfant en parabole politique antifranquiste.

Dans ce dernier film, on pouvait apercevoir déjà la rayonnante Maribel Verdú, qui ici interprète génialement la maléfique marâtre Encarna. Tandis que le nain amoureux de la belle endormie a, inexplicablement, les traits d'un Joann Sfar miniature...

Ultime moment de grâce : la fin du film n'est pas dans le film. Elle n'a pas été écrite, et lorsque s'achève le mouvement de caméra du dernier et magnifique plan, c'est au spectateur de le faire. ¡Olé!

Crash-test :