28 mars 2013

Cases africaines, épisode 4

Nouvelle livraison de deux titres de la collection de BD africaine que dirige Christophe Cassiau-Haurie chez L'Harmattan, dont la qualité graphique ne laisse pas d'émerveiller. Ce mois-ci, un album de Madagascar et un album collectif panafricain.

Tana blues de Ndrematoa.

Commençons par alléger la peine des non malgachophones en précisant tout de suite que le nom de l'auteur se prononce grosso modo Djematou. Son album, pour lequel il réalise une nouvelle couverture originale, est en fait la réédition de deux histoires précédemment parues à Madagascar, Citron et Vendetta. Et quelles histoires ! Avec son dessin méticuleusement maniaque et son français tropical étrangement châtié, Ndrematoa nous rejoue Affreux, sales et méchants en noir et blanc, en explorant les bas-fonds de Tananarive et les tréfonds de l'âme humaine. Son tableau misérabiliste nous tire des larmes, mais des larmes de rire. Il fallait oser.























Sommets d'Afrique collectif.

Christophe Cassiau-Haurie s'est fait scénariste pour assembler une cordée de sept dessinateurs d'Afrique francophone et partir à l'assaut des montagnes africaines, avec l'idée de battre en brèche les préjugés qui ne voient dans le continent que savanes torrides et jungles luxuriantes. Sous une très jolie couverture dessinée par le Camerounais Bibi Benzo, se succèdent des récits courts dessinés par Adjim Danngar, Jean-François Chanson, Nouther, Anani et Mensah Accoh, Massiré Tounkara et le même Bibi Benzo. L'album passionnera les passionnés de montagne, tout en donnant un aperçu assez large et convaincant de la bande dessinée africaine actuelle, par des dessinateurs qui montent.

Le Rif par Jean-François Chanson
L'Emi Koussi par Ajim Danngar
Précédemment dans Cases africaines.

16 février 2013

Boisson pilote

Flight de Robert Zemeckis.

Une belle descente. Un pilote d'avion chevronné sauve son appareil et la quasi totalité de ses passagers en évitant une catastrophe inévitable par une manœuvre pour le moins audacieuse. Problème : il était ivre. Et alors, où est le problème ?

Il faut faire attention au double sens du titre, tellement intraduisible qu'il n'a pas été traduit (flight en anglais désigne aussi bien un vol aérien que la fuite d'un fuyard), pour comprendre qu'on n'a pas affaire à un énième film catastrophe mais à un drame sur les méfaits de l'alcoolisme. Le cœur du récit est en effet consacré à la difficile prise de conscience d'un homme en plein déni, et au choix douloureux qu'il est amené à faire pour se débarrasser de la bouteille avant qu'elle n'ait raison de lui. Et ça n'est pas facile, comme le savent tous ceux qui suivent le même chemin.

Zemeckis, qui décidément aime les accidents d'avion depuis Seul au monde, parvient à naviguer à vue à travers les écueils d'un scénario balisé comme une piste d'atterrissage, sans toutefois éviter les longueurs, ni une chute moralisante à souhait, avec, évidemment, expiation publique. Une approche qui fait de la rédemption personnelle un chemin de croix aux accents quasi religieux. Prenez et buvez-en tous.

Crash-test :

14 février 2013

Laissez tomber les petits papiers

Hasard du calendrier qui nous fait poster cette vidéo un 14 février. Il s'agit d'une production Disney qui, outre son scénario gentiment charmant (bon, la musique casse pas trois pattes à un canard en caban), met en évidence les mérites d'un nouveau logiciel d'animation, Meander, qui permet de fusionner la qualité de l'animation traditionnelle faite main avec le volume et la profondeur qu'offre l'animation par modélisation 3D. Si le résultat est convaincant, c'est surtout parce que la technique sait se faire oublier, presqu'imperceptible, et c'est bien là ce qu'on lui demande.

6 février 2013

Les gaytés de l'escadron

Yossi d'Eytan Fox.

Boy meets boy. Yossi est un jeune médecin complexé dans un hôpital de Tel Aviv. Il examine un jour la mère d'un camarade de régiment mort au combat. Il avoue, aux parents du défunt autant qu'à lui-même, que celui-ci était en fait son amant, puis part se changer les idées dans le Neguev en compagnie de sémillants permissionnaires en goguette.

Si les aventures et mésaventures sentimentales que Fox choisit de nous raconter étaient hétérosexuelles, on serait bien obligé de hurler à la banalité absolue. Le fait que son film nous mette aux prises avec des homosexuels ne suffit pas à pimenter le topo (sans heureusement obliger à hurler à la banalité du mâle). La mise en scène, toute en retenue, tendant à l'invisibilté, ne parvient pas à nous intéresser aux peines de cœur du cardiologue dépressif, et finit par raser passablement à force de ne rien montrer et de ne rien dire.

Tout au plus, en creux, au milieu de tout ce non-dit, distingue-t-on un commentaire peut-être involontaire sur le degré de militarisation d'une société israélienne vivant en état de guerre permanente. A cette aune, se prélasser quelques jours dans un hôtel de bord de mer à portée de roquette du Sinaï passe moins pour de l'insouciance que pour de l'inconscience.

Crash-test :


5 février 2013

Le nez creux

Il n'est pas dans les habitudes de cette cyber gazette, dont la modestie n'a d'égale que la discrétion, de fanfaronner, de plastronner, de se vanter un tant soit peu, ou, en se rengorgeant, de se vautrer de quelque façon que ce soit dans une autosatisfaction obscène. C'est donc à notre corps défendant, soumis à la loi d'airain de l'actualité angoumoisine, à savoir le palmarès du dernier festival de bande dessinée charentaise qui a consacré Quai d'Orsay de Blain et Lanzac, meilleur album, et Willem, grand prix pour l'ensemble de son œuvre, à notre corps défendant, donc, que nous devons ici admettre avoir eu le nez creux, en tenant nos lecteurs informés à l'avance des dernières tendances à l'avant-garde de l'art séquentiel contemporain.


Il serait évidemment malséant d'en tirer une quelconque gloriole, et nous nous contenterons, avant que le vent n'efface nos écrits, de vous exhorter à continuer de lire fidèlement Hobopok Dimanche.

2 février 2013

Vingt centimes

Depuis le 1er janvier, sans tambours ni trompettes, le quotidien gothique du soir Le Monde a augmenté son prix de vente au numéro de 1,60 € à 1,80 €. Vingt centimes d'augmentation, soit +12,5%. Pour un certain nombre de lecteurs, y compris un au moins qui tenait encore le coup au Bourget, malgré des difficultés d'achalandage de plus en plus criantes, c'est le bout de la route. Quand le journal se met à coûter le même prix qu'un café dans une brasserie parisienne, il devient un objet de luxe.

Rappelons qu'en 2002, peu avant le passge à l'euro, Le Monde et Le Canard enchaîné coûtaient le même prix : 8 FF. Aujourd'hui, voilà le quotidien rendu à 1,80 €, quand le prix de l'hebdomadaire satirique est resté inchangé à 1,20 € depuis (un prix légèrement inférieur à 8 FF...). Le premier voit continuellement décliner son lectorat, ses ventes, sa surface éditoriale, fuir ses journalistes, subit les assauts du numérique, croule sous les dettes, quand le second se porte à merveille et cancanne chaque semaine un peu plus fort. Cherchez l'erreur.

La fuite en avant de ce titre myhique de la presse française est pathétique. Depuis les dernières réformes internes qui ont accompagné le rachat par le trio BNP (Bergé, Niel, Pigasse), le journal qui n'appartient plus à ses rédacteurs depuis longtemps, a continué à marginaliser les société de personnels au profit des investisseurs qui voulaient bien mettre la main à la poche à condition, comme on les comprend, d'avoir le pouvoir de décision.

On devine l'intention de ces as du marketing et de la finance : transformer une entreprise de presse d'information en une juteuse marque de luxe destinée aux CSP+ (catégories socioprofessionnelles supérieures, en jargon de com), qui s'apposera partout ailleurs que sur des cahiers de papier, afin de monétiser l'image et la réputation de l'ancien Monde. Une magnifique opération de branding. A vingt centimes.

1 février 2013

Blanche-Neige d'antan

Blancanieves de Pablo Berger.

Conte de fées tauromagique. Dans l'Andalousie des années 20, la fille d'un toréador déchu subit les brimades d'une marâtre cruelle, est recueillie par des nains eux aussi toréadors, et a tout juste le temps de connaître à son tour la gloire dans l'arène, avant de croquer une pomme qui la fait sombrer dans une léthargie fatale d'où seul le baiser d'un prince au cœur pur pourra la tirer. Tout ça ne vous rappelle rien ?

Difficile, avec ce film muet en noir et blanc, situé à la même époque, de ne pas le comparer à notre The Artist national, chef-d'œuvre tricolore multi-oscarisé. Pourtant les similitudes s'arrêtent à la description technique des deux productions, car leur propos n'est pas le même. Et il faut bien reconnaître, dût l'orgueil national en souffrir, que le film espagnol pousse le bouchon encore plus loin, en se libérant des limites du pastiche, pour devenir autre chose qu'un commentaire sur lui-même et s'élever vers des sphères d'une inventivité et d'une modernité de haute volée.

Il faut d'abord, comme avec The Artist d'ailleurs, savoir apprécier le plaisir de se retrouver, grâce à ces films muets modernes, dans une salle obscure pour goûter à la quintessence du cinéma dans ce qu'il a de plus pur : une histoire racontée avec des images qui bougent, de la cinématographie littérale. Loin d'être barbant ou rébarbatif, le film muet, en empruntant sa grammaire aux maîtres du genre et autres pionniers du septième art, concentre au contraire le sens, et captive bien davantage l'attention du spectateur que bien des films parlants qui trop souvent masquent l'indigence de leur mise en scène derrière d'incessants bavardages. Et Berger a su se donner les armes du succès en adoptant un noir et blanc expressionniste, et une bande son extrêmement soignée, baignée de flamenco, hymne à l'âme ibérique. Clin d'œil aux lois du genre : une utilisation intensive et astucieuse de surimpressions parfois très drôles, effets spéciaux à deux pesetas et diablement efficaces.

On voit évidemment, au-delà du conte de fée perverti de façon à la fois enjouée et sardonique, une allusion, même si les dates ne coïncident pas parfaitement, à la prometteuse jeunesse de la République espagnole, qui allait être foudroyée par le franquisme, plongeant la belle Espagne dans un sommeil éternel de quarante ans. On pense aussi au Labyrinthe de Pan, autre film espagnol, qui sur un ton tragique transformait un rêve d'enfant en parabole politique antifranquiste.

Dans ce dernier film, on pouvait apercevoir déjà la rayonnante Maribel Verdú, qui ici interprète génialement la maléfique marâtre Encarna. Tandis que le nain amoureux de la belle endormie a, inexplicablement, les traits d'un Joann Sfar miniature...

Ultime moment de grâce : la fin du film n'est pas dans le film. Elle n'a pas été écrite, et lorsque s'achève le mouvement de caméra du dernier et magnifique plan, c'est au spectateur de le faire. ¡Olé!

Crash-test :

31 janvier 2013

Fahrenheit 453

Lecteurs, sans doute, de nos précédentes publications, des Espagnols à l'humour un peu pince-froid ont produit cette désopilante (enfin je crois) vidéo, signalée par nos envoyées spéciales permanentes dans le Forez.

Spy vs Spy

Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow.

Allez hop ! Exécution ! De 2001 à 2012, le récit à froid de la traque d'Oussama Ben Laden, ennemi public numéro un des Etats-Unis, et cible numéro un de la CIA, occasion de mettre des visages sur une guerre au terrorisme qui n'a rien de chirurgical.

Argo, de Ben Affleck.

Rapatriement sanitaire. En 1980 à Téhéran, l'opération d'exfiltration de six diplomates, qui ont réussi à échapper à la prise de l'ambassade étasunienne et se sont réfugiés à la résidence de l'ambassadeur du Canada, par un cow-boy de la CIA solitaire et taiseux qui les fait passer pour une équipe d'Hollywood.

Il était bien tentant d'établir un parallèle entre ces deux films à la gloire (encore que) de la CIA, avec deux scénarios basés sur des faits historiques plus ou moins célèbres, et avec deux traitements, deux intentions, et deux finalités bien différentes.

Le plus ambitieux et le plus réussi des deux est bien évidemment celui de Kathryn Bigelow, déjà oscarisée pour un film de guerre, Démineurs, et qui redouble de testostérone dans ce récit d'une traque de onze ans qui aboutit à l'assassinat-exécution de Ben Laden.

L'intérêt de son film est de donner, certes du point de vue strictement étasunien mais sans aucun parti-pris patriotique, un compte rendu très froid, presque clinique, du travail de renseignement. On y voit les moments de doute que traversent non seulement les agents de terrain, mais aussi toute la chaîne de commandement. On y voit une organisation bureaucratique qui a du mal à faire le tri dans ses priorités, soumise à de fortes pressions politiques en tous sens, et qui malgré tout parvient à laisser une place à l'initiative individuelle, seule apte à dénouer les situations les plus inextricables. On y voit, mise en scène de façon très habile pour un sujet aussi ésotérique, la difficulté qu'il y a non seulement à récolter de l'information, mais surtout à la décoder, l'analyser, et la comprendre.

On y voit, décrite sans vraiment la juger, l'utilisation intensive de méthodes de torture que l'agence niera un temps, planquant cette activité occulte dans des pays amis, avant d'y renoncer officiellement plus ou moins. Curieusement, partisans et opposants de la torture sont tombé à bras raccourcis sur le film, les uns lui reprochant d'en faire état, les autres d'en faire l'apologie. On peut imaginer qu'en mécontentant tout le monde Bigelow a visé juste.

Tout le film avec ses multiples implications, sur une longue période de temps, tient fagoté grâce au personnage central de l'agente, plus ou moins authentique, qui, seule contre tous, avait soutenu depuis le début la piste du messager de Ben Laden qui a finalement permis de remonter à sa maison d'Abbottabad. La scène finale de l'assaut y est extrêmement impressionnante de réalisme. Et tout ça pour ça : deux douzaines de bidasses entassés dans un hélico chancelant autour d'un body-bag contenant le plus célèbre barbu du monde.

Mais là où Bigelow a fait de son personnage principal un simple procédé narratif, ne lui donnant que le peu de substance qu'une femme dépourvue de vie personnelle peut laisser transparaître, et s'en sert en fait pour bâtir son film autour, Ben Affleck fait l'inverse : il hypertrophie son personnage d'agent cool et génial, lui inventant une histoire personnelle de famille brisée aussi éculée qu'inutile, et oublie, en servant les morceaux de choix à son interprète principal (un certain Affleck, Ben), l'essentiel de son sujet.

Car c'était là qu'était le véritable intérêt de ce film, basé sur des faits aussi véridiques qu'invraisemblables et méconnus : le huis-clos de ces six diplomates, vivant cachés pendant des mois, se levant chaque jour en croyant que c'est le dernier, coupés du monde, et doutant de la volonté de leur gouvernement de les récupérer. Les détails de l'opération, avec un crochet un peu humoristique par Hollywood en compagnie de John Goodman et Alan Arkin, ne sont qu'anecdote, ou alors leur trivialité aux frontières du clownesque aurait dû servir à contraster le drame humain.

Bien décidé à accaparer la caméra, Affleck a d'ailleurs choisi les interprètes des diplomates pour leur ressemblance physique avec leurs modèles dans la vraie vie, ce qui n'avait strictement aucun intérêt s'agissant de quasi inconnus. Résultat : une brochette de seconds couteaux qui ne risquent pas de la ramener ou de faire de l'ombre à Affleck, qui peut alors se pavaner comme une réincarnation de John Wayne.

D'ailleurs on y coupe pas, le film se finit par une remise de médaille et un hymne national. Et Affleck repart, seul à nouveau, dans le soleil couchant.

Crash-test :

Zero Dark Thirty
Argo

30 janvier 2013

Le temps maudit des colonies

Tabou de Miguel Gomes.

Poussière d'empire. De nos jours à Lisbonne, une vieille dame gentiment raciste, abandonnée par sa fille unique, perd la boule et emmerde sa femme de ménage cap-verdienne et sa voisine. Après sa mort resurgit un homme, fantôme du passé, qui soulève le voile sur les tumultueuses jeunes années de la dame en Afrique, à l'époque d'une colonie qu'on devine être le Mozambique, juste avant l'indépendance.

Voilà un film qui ne s'offre pas facilement. La faute en est à une atmosphère lente, confinant parfois au hiératisme, soulignée par un noir et blanc magnifiquement photographié mais qui contribue à distancier le spectateur du spectacle sur l'écran. Ceci sied évidemment à décrire la vie d'une vieillarde qui ne s'échappe de son appartement que pour aller au casino, mais Gomes n'évite pas non plus certaines longueurs, même quand il laisse percer quelques pointes d'humour acide un peu absurde. Et quand on bascule dans le récit du passé colonial, la distanciation est à son comble, puisque le récit se fait alors entièrement en voix-off, façon presque glaciale de servir une histoire qui pourtant déborde de passion, de feu, de sang et de larmes : mais bien sûr, cette époque n'existe plus, ce n'est déjà plus qu'un souvenir, ce ne sera bientôt plus qu'un rêve.

Il doit exister mille façons de lire ce film, qui embrasse généreusement presque autant de thèmes. L'une d'elles serait d'établir le parallèle avec le film de Murnau auquel il emprunte son titre, et, dans le désordre, les sous-titres des ses deux parties : Paradis perdu et Paradis (encore aurait-il fallu trouver un cinéphile suffisamment averti au sein de la rédaction de cette cyber gazette). Une autre est de relever la simultanéité entre la fin abrupte d'une passion amoureuse, qui cause elle-même sa propre perte, dont elle portait le germe en elle, et l'indépendance des colonies, comme si cette fin d'empire, aussi prévisible qu'inéluctable, était elle-même un gros chagrin d'amour, inconsolable, une plaie jamais refermée qui sous-tend le Portugal d'aujourd'hui.

Crash-test :